Berlinale | Critique : Sleep No More

 Maryati, directrice d’une usine, exploite ses employé.es et les pousse à privilégier la productivité et l’avidité plutôt que le sommeil. Putri est convaincue que, à cause de cela, sa mère, qui travaillait dans l’usine, s’est suicidée. Sa sœur Ida, en revanche, croit que leur mère est morte parce qu’elle était possédée…

Sleep No More
Indonésie, 2026
De Edwin

Durée : 1h36

Sortie : –

Note :

TRAVAILLER TUE

Encore méconnu en France, l’Indonésien Edwin possède une filmographie assez déroutante, allant récemment d’un film qui lui a valu le Léopard d’or au pointu Festival de Locarno (Vengeance Is Mine, All Others Pay Cash) à ce film d’horreur populaire, Sleep No More, dévoilé dans le nouveau programme Berlinale Special Midnight consacré au cinéma de genre. Sleep No More se déroule dans une usine où l’on conçoit des perruques. Le lieu est ainsi rempli de mannequins en plastique, soit un décor idéal pour le gore et les démembrements qui vont joyeusement avec. On y travaille à la chaîne comme dans un drame social, mais lorsqu’un personnage fait bouillir des perruques, ce plan d’un chaudron évoque davantage les recettes d’une sorcière qu’un empaquetage chez Amazon.

Malgré la noire fantaisie, il y a bien une allégorie politique dans Sleep No More, avec cette usine aliénante où une voix mièvre diffusée par haut parleur incite les ouvrières et ouvriers à travailler sans relâche, jusqu’à l’endormissement – et cette voix indique également à chacune et chacun quoi faire de sa pause. Le capitalisme et le monde du travail rendent fou, l’épuisement rend dingue ; et il suffit de remplacer fou et dingue par possédé pour avoir le moteur narratif ludique de Sleep No More. Les ouvrières et ouvriers manquent de crever au travail ? Iels s’en remettent et reviennent ou sont remplacé.es, comme dans le monde réel le plus cynique. L’héroïne du film, la sympathique Putri au visage poupon, trimballe innocemment sa valise rose dans ce monde impitoyable.

Évoquons quelques soucis qui donnent une patine parfois improbable à Sleep No More, comme la direction d’actrices et d’acteurs où le jeu hagard d’une bonne partie du cast donne une tonalité discutable à des scènes de drame ou de terreur. Les interprètes doivent, il est vrai, se débrouiller avec des dialogues pour le moins… étonnants voire franchement maladroits. Mais, sans ignorer les défauts, personne n’est venu pour la littérature dans Sleep No More. Parfois merveilleusement idiot, souvent chaotique, le film n’hésite pas sur ses généreux effets horrifiques et peut s’appuyer sur une créature surnaturelle tout à fait séduisante.

Le long métrage s’approche parfois de l’esprit zinzin des productions japonaises Sushi Typhoon – mais ici le côté cartoon garde parfois un pied dans le premier degré, à l’image d’une maquette qu’on peut voir dans le film, en forme de réplique miniature de l’usine évoquant à la fois un cauchemar fantastique de Freddy… et un dispositif expérimental de Rithy Panh. L’ensemble est un spectacle appréciable, dont la star est sans aucun doute le personnage de Maryati qui transcende les défauts des méchant.es queer coded par son explosion camp et absurde : toutes les usines de cinéma devraient être dirigées par des marâtres à broches aussi glamour et terribles qu’elle.

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par Nicolas Bardot

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