Une rencontre de deux rythmes de vie : celui de l’homme et celui de la nature. « Inspirer – expirer ». Environ seize fois par minute pour les humains. Une fois par jour pour les arbres. Voici une histoire dans laquelle ces deux rythmes se rencontrent.
Silent Friend
Hongrie, 2025
De Ildiko Enyedi
Durée : 2h26
Sortie : 01/04/2026
Note : ![]()
BIOPHILIA
Cela fait plus de 35 ans que la filmographie de la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi papillonne à cheval sur les pays, les genres et les langues. Ce n’est pas seulement que celle-ci est imprévisible, c’est qu’elle voyage avec la logique des rêves, passant de la fable à la comédie, du film en costumes au film scientifique. Or, les songes d’Enyedi ne sont pas que douceur, ils possèdent leur aspérité et ont des choses anguleuses à nous murmurer. Excellent résumé de son œuvre tout en s’en imposant déjà comme un point d’orgue, Silent Friend passe justement d’une époque et d’une langue à l’autre, entremêlant trois récits situés à des époques différentes dans une université des sciences en Suisse.
De l’agent secret de Mole au capitaine de L’Histoire de ma femme, les personnages d’Enyedi se retrouvent toujours en position d’observer secrètement un monde parallèle à travers une sorte de paroi invisible. Les protagonistes de Silent Friend sont des scientifiques partageant un appétit de connaissances pour le monde végétal, mais aucun d’entre eux ne ressemble vraiment à ce qu’on attendrait d’une personne de science. En dépit de leur expertise, ils sont frappés de doute, de mélancolie ou de frustration. « Face à un jardin botanique, je ne vois que des âmes solitaires qui s’ennuient probablement à mourir », se lamente poétiquement une chercheuse interprétée par Léa Seydoux.
Les trois parties de Silent Friend, où l’on évoque les âmes et le sexe des plantes, racontent des quêtes émerveillées de savoir mais il s’agit aussi de trois récits de solitude et de rejet. Enyedi se penche sur différentes époques, différentes étapes du savoir scientifique, et différentes étapes de la place laissée aux femmes et aux minorités dans cette course à la connaissance ultime. L’autre point commun entre ces explorateurs solitaires, c’est un arbre centenaire (sans doute l’ami silencieux évoqué par le titre du film) planté majestueusement en plein milieu du campus. Ce dernier a beau être considéré comme un temple du savoir, le film nous parle ausis beaucoup de tout ce qui n’est pas encore su, ce qui est tu ou qui n’est pas compris.
« Et si les plantes nous observaient, tout comme nous les observons ? » se demande un autre personnage. Ces récits nous sont racontés comme en sourdine, reliés par une série d’échos singuliers et de visions poétiques parfois abstraites qui finissent par prendre autant d’importance que le scénario en lui-même. Ildikó Enyedi ne fait pas que miroiter un langage naturel (sa mise en scène laisse énormément de place à la nature, ses bruits, son silence, son rythme et son mystère), et en nous invitant à réinventer notre place dans le monde qui nous entoure, elle retrouve ici la puissance de la métaphore onirique et politique de ce qui était jusqu’à aujourd’hui son meilleur film, Corps et âme.
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par Gregory Coutaut
