En 2009, un homme et deux complices essaient d’expulser des membres de la communauté indigène de Chuschagasta, dans le nord de l’Argentine. Revendiquant la propriété des terres et armés de fusils, ils tuent le leader de la communauté, Javier Chocobar. Le meurtre est capturé en vidéo. Il faut neuf ans de manifestations avant que des procédures judiciaires ne soient enfin ouvertes en 2018. Pendant tout ce temps, les tueurs restent en liberté.
Nuestra tierra
Argentine, 2025
De Lucrecia Martel
Durée : 1h52
Sortie : 01/04/2026
Note : ![]()
PROPRIÉTÉ PRIVÉE
La caméra de Lucrecia Martel prend souvent de la hauteur dans son documentaire Nuestra tierra. Le film débute d’ailleurs dans l’espace, la caméra s’approche petit à petit d’une terre dont la nature dessinée reste quelque peu abstraite : des grandes lignes, des touches de couleurs. Les prises de vue sont de plus en plus près, mais la caméra s’envole régulièrement au fil du long métrage. Un drone filme des chèvres qui se promènent, pour plus tard se retrouver percuté par un oiseau qui passait par là. Prendre de la hauteur : le long métrage ne raconte pas qu’un fait divers à éplucher entre les murs d’un tribunal, il fait le récit d’une terre, d’un pays et d’un continent.
Derrière le meurtre de Javier Chocobar, un représentant de la communauté indigène de Chuchagasta, il y a l’histoire de toute une population. On regarde beaucoup de photos anciennes dans Nuestra tierra, et celles-ci sont accompagnées d’amples narrations. Chacune de ces traces raconte une mémoire profonde, et reconstitue une identité. « Les Indigènes n’étaient pas aimés à l’époque », est-ce que cela a vraiment changé aujourd’hui ? Nuestra tierra raconte l’effacement de communautés, tout comme leur non-reconnaissance. Que se passe-t-il alors lorsqu’un tel cas est porté au tribunal ? Alors que Martel se penche longuement sur la place accordée aux voix racisées hors du tribunal, ce dernier se trouve rempli de paroles de personnes blanches. Comment rendre justice alors que l’esprit du colonialisme perdure ?
Aux émouvantes photos en noir et blanc s’oppose une vidéo de mauvaise qualité, remplie de pixels, sur l’exécution de Javier Chocobar. Un propriétaire terrien souhaite l’expulser lui et les siens de leurs terres ancestrales. Qui détient les documents ? Que représentent-ils ? Qui, à travers eux, détient également la narration ? Si le film se montre parfois répétitif sur ses deux heures, c’est aussi parce que ces confrontations ne sont pas aisées. Il y a de la difficulté à remuer ces fantômes et, de manière particulièrement amère, le film montre que le verdict réconfortant d’un tribunal peut vite être rendu obsolète. Mais la narration change de camp : beaucoup dans le film, plus laborieusement dans la vie. Néanmoins, comme il est scandé aux abords du tribunal, lorsque cette parole indigène est émise et entendue, Javier Chocobar, malgré sa tragique disparition, est présent.
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par Nicolas Bardot
