Critique : Love Me Tender

Une fin d’été, Clémence annonce à son ex-mari qu’elle a des histoires d’amour avec des femmes. Sa vie bascule lorsqu’il lui retire la garde de son fils. Clémence va devoir lutter pour rester mère, femme, libre.

Love Me Tender
France, 2025
De Anna Cazenave Cambet

Durée : 2h13

Sortie : 10/12/2025

Note :

TOUS CONTRE MA MÈRE

Love Me Tender s’ouvre par de très gros plans sur une nageuse dans un bassin, nous sommes en immersion auprès d’elle qui semble puissante et dans son élément. La caméra détaille son corps sous les douches de la piscine : sa nuque, sa main, ses cuisses. Le corps de Clémence est important dans Love Me Tender : d’abord parce que Clémence est grande et athlétique, ensuite car elle a de nombreuses amantes – un plan cul improvisé dans une cabine des vestiaires, une rencontre inopinée dans une librairie, ou une relation plus suivie. Le sexe fait partie de sa vie, il fait partie du film, et il n’y a rien de si extraordinaire à cela.

Mais Clémence est aussi une mère, et les esprits étriqués ont une idée bien précise de ce à quoi doit correspondre le rôle d’une maman. C’est en tout cas l’idée de son ex-compagnon, bientôt ex-mari, à qui Clémence annonce qu’elle est lesbienne. Dans son second long métrage après De l’or pour les chiens (sélectionné à la Semaine de la Critique en 2020), la Française Anna Cazenave Cambet confirme à quel point il y a peu de choses plus médiocres qu’un bourgeois homophobe et blessé, a fortiori par une lesbienne. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le problème de l’ex-mari mais de tout un système qui a tôt fait de la soupçonner de mille et une choses (les personnes queer seraient nécessairement perverses, n’auraient pas les bonnes lectures, pas les bons comportements et ne sauraient être de bons modèles).

Ce portrait est d’autant plus cinglant qu’il dépeint une mesquinerie généralisée : comment écarter une mère de son fils, mais l’écarter légalement ; comment faire preuve de condescendance passive-agressive envers une mère lesbienne, mais avec le sourire. Clémence est plus libre que quiconque à l’écran, c’est donc insoutenable et elle doit le payer. Les lois passent, mais l’homophobie reste. Pendant ce temps, l’enfance se déroule, la distance s’installe. Love Me Tender, en plus d’examiner l’image qu’une société volontiers réactionnaire peut avoir d’une mère, compose également un portrait plus inédit encore d’une mère se regardant dans ce miroir fêlé. Clémence, avec honnêteté, questionne elle-même ce qu’on attend d’elle, ce qu’elle est, ce qu’elle désire être – tant pis si ça fait d’elle une mauvaise mère.

Voilà une héroïne passionnante incarnée avec un talent remarquable par Vicky Krieps qui délivre ici l’une des performances de l’année. Elle peut être avalée par la ville autour d’elle, par un monde si ample et qu’elle ne maîtrise plus, elle offre néanmoins à Clémence un charisme à l’impressionnant relief. Love Me Tender est une adaptation du formidable texte autobiographique écrit par Constance Debré en 2020. C’est une transposition à la fois fidèle, libre, trop fidèle mais réussie. Sans chercher l’originalité à tout prix, on ne peut pas dire qu’explorer l’intériorité d’une héroïne en ajoutant une voix off qui cite parfois des passages entiers du livre soit une idée d’adaptation particulièrement inventive. La bande originale, certes réussie, est très présente et ressemble également à une manière très prudente d’accompagner les émotions du public.

Anna Cazenave Cambet fait néanmoins preuve d’une bonne maîtrise narrative, notamment dans son usage périlleux des ellipses. Elle trouve également le bon point de vue pour mettre en scène ce personnage hors normes, parvenant à cette réussite singulière qui est de rendre bouleversante une héroïne qui n’est jamais conçue pour être particulièrement aimable. Hors de toutes les boites dans lesquelles on voudrait la faire rentrer, Clémence est un personnage difficile à oublier.

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par Nicolas Bardot

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