Chuang doit passer l’année de ses dix ans à la campagne, en famille mais sans ses parents, partis en ville chercher du travail. Le cycle des saisons, des mariages et des funérailles, le poids des traditions et l’attrait du progrès, rien n’échappe à l’enfant, notamment les silences de sa tante, une jeune femme qui aspire à une vie plus libre.
Le Temps des moissons
Chine, 2025
De Huo Meng
Durée : 2h12
Sortie : 24/12/2025
Note : ![]()
AU BORD DU MONDE
En voix-off, un jeune garçon s’adresse à nous et se présente. Le premier plan du Temps des moissons montre un ciel superbe de petit matin. Ton naïf, pittoresque paysager ? Le long métrage du Chinois Huo Meng déjoue rapidement les craintes : la première action dans Le Temps des moissons consiste en effet à déterrer des ossements. Grand-père est là, avec une balle à ses côtés. Son squelette rappelle une Histoire violente et malgré les tourments de celle-ci, les humains doivent être réunis comme il se doit après la mort, que cela plaise ou non à l’arrière grand-mère (« Qu’ils aillent se faire foutre, je ne veux pas être enterrée avec eux »).
Les humains, à vrai dire, sont réunis tout le temps dans le long métrage, et ce toutes générations confondues. Il est visiblement difficile d’être seul dans ce coin rural de la Chine du début des années 90. Pourtant, le jeune héros lui-même ne vit pas auprès de ses propres parents, partis gagner mieux leur vie en ville. Huo Meng raconte une mutation, un basculement, et la Chine qui change au loin se fait ressentir jusqu’ici, au bout du pays. La caméra du cinéaste privilégie des prises longues, avec des panos délicats s’approchant des personnages et de leurs discussions, sans cut ou champ/contrechamp. La mise en scène inscrit toujours les protagonistes dans un groupe mais aussi au sein de ce décor rural. Ici une prise sans coupe nous fait entrer dans le village, là un pano déroule la nature et les personnages qui s’y trouvent.
Le Temps des moissons dépeint la vie de tous les jours, avec ce qu’elle peut avoir de monotone – jusqu’à ce que la monotonie menace le film lui-même. Il y a néanmoins une force dramatique à observer ces cycles éternels – naissance, mariage, mort – comme une roue qui ne s’arrêtera jamais. La mariée est triste ? Elle n’a pas son mot à dire : personne n’a son mot à dire. Les personnages sont soumis aux éléments, mais aussi à des règles tacites qui ne laissent guère de place aux individus. Le Temps des moissons n’est nullement un récit qui idéaliserait son décor ou son époque, et ne lisse pas la brutalité du quotidien.
Le cinéaste se montre visuellement inspiré – ici, même la nuit est bleue et belle. Mais derrière cette beauté se cache peut-être quelque chose qui serait plus trouble, comme les mauvais rêves du jeune héros. La magnifique fin du film suggère le triste sort qui attend cette région : la neige a tout recouvert, le silence règne, les personnages empruntent un chemin qui ressemble à une boucle damnée d’un Bela Tarr. Un monde vivant qui, devant nos yeux et en un majestueux mouvement de caméra, devient un lieu hanté.
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par Nicolas Bardot
