Critique : L’Invasion

10 ans après la sortie de son film épique « Maïdan », Sergei Loznitsa poursuit ses chroniques ukrainiennes et réalise un documentaire sur la lutte de son pays contre l’invasion russe. Tourné sur une période de deux ans, le film dépeint la vie de la population civile partout en Ukraine et présente une déclaration unique et ultime de la résilience ukrainienne face à une invasion barbare.

L’Invasion
Ukraine, 2024
De Sergei Loznitsa

Durée : 2h25

Sortie : 08/10/2025

Note :

EN GUERRE

Dans le documentaire L’Invasion, tout commence par la fin, avec un défilé de cercueils. Des personnes silencieuses les accompagnent, les portraits des défunts se succèdent. Mais ce n’est, malheureusement, pas vraiment la fin, car la litanie des morts accompagne en réalité le quotidien de tout un chacun en Ukraine. La mort au cœur de l’église revêt un caractère sacré, mais elle fait encore plus partie de la vie de tous les jours depuis l’agression russe. Lorsqu’on sort de l’église, on est au cœur de la ville et au cœur de la vie qui continue.

Pendant deux ans, le cinéaste Sergei Loznitsa a filmé différents épisodes du quotidien en Ukraine, montés ici en un long métrage de 2h25. Ce n’est pas un film sur l’avant, sur ce qui a mené au drame, c’est un film sur maintenant. Ici une distribution de nourriture, là un mariage. Dans l’hôpital, ici une naissance, là des hommes qui apprennent à marcher avec une jambe artificielle. Ici un Père Noël et une ronde d’enfants sur une ritournelle cheap, là de simples phrases saisies dans les rues – insultes à Poutine comprises. C’est la vie normale, mais aussi la vie parfaitement anormale lorsque les cercueils reviennent, lorsque les alertes au bombardement se font entendre.

On a pu voir de nombreux documentaires témoignant de la guerre en Ukraine ces dernières années. Ainsi, on a déjà pu voir certaines images de L’Invasion, mais celles-ci conservent leur nature hors du commun… tout en étant désormais tristement familières. Les immeubles éventrés, coupés en deux comme des maisons de poupées. Les lieux totalement vidés, comme s’ils étaient hantés. Une nouvelle alerte aérienne, un nouveau cercueil : tout se répète et tout est anormal. Le support utilisé pour soutenir un cercueil reste là, comme s’il attendait déjà, lors d’un plan glaçant, la caisse suivante.

L’Invasion raconte la vie à la surface, et la vie en sous-sol. De la même manière, Loznitsa filme des visages parfois muets puis des discussions, et finit par capter ce qui reste sous la peau, dans les têtes marquées par cette tragédie en cours. Sur des dessins enfantins d’hier figurent déjà des tanks. Un cercueil, à nouveau, cette fois d’un tout jeune homme de 21 ans. C’est un crève-cœur renouvelé, que Loznitsa saisit avec une mise en scène aux cadres à la fois pudiques et puissants. « Où sont vos sourires ? », demande-t-on avec affection aux enfants, sans jouer la carte de l’émotion. On entend à nouveau le bruit des bombardements tandis qu’un chat dort en boule.

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par Nicolas Bardot

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