Critique : Le Rire et le couteau

Sergio voyage dans une métropole d’Afrique de l’Ouest pour travailler comme ingénieur environnemental sur la construction d’une route entre le désert et la forêt. Il se lie à deux habitants de la ville, Diara et Gui, dans une relation intime mais déséquilibrée. Il apprend bientôt qu’un ingénieur italien, affecté à la même mission que lui quelques mois auparavant, a mystérieusement disparu.

Le Rire et le couteau
Portugal, 2025
De Pedro Pinho

Durée : 3h31

Sortie : 09/07/2025

Note :

LE CAVALIER DU DESIR

Sergio sait où il va, il est même attendu de pied ferme en un endroit précis, pour un job justement en lien avec un territoire à cartographier. Pourquoi alors débute-t-il le film en plein désert, aux abords d’un poste de frontière (laquelle?) un peu absurde ? Le ton n’est ni à la farce ni à l’inquiétude, mais sur le visage concentré de Sergio flotte déjà un décalage poétique, comme ce livre qu’il donne ne guise pot de vin à la place de billets. 

Le Rire et le couteau a beau faire une durée conséquente (3h31), pas besoin de davantage que quelques minutes pour réaliser que l’on est en présence d’un grand cinéaste. Rien a voir avec ce qui est filmé, c’est une question de langage cinématographique. Le va-et-vient casse-gueule et pourtant harmonieux entre la lenteur générale du film et l’étonnante brièveté de certaines séquences pleines d’ellipses crée un mélange fort et intrigant. Le travail de montage est remarquable et ce n’est pas qu’une question de technique. En choisissant son propre rythme pour raconter ce récit, le film fait preuve de beaucoup de personnalité.

Sergio débarque en Guinée-Bissau pour remplacer son prédécesseur, disparu en pleine mission sans laisser d’adresse. Cette mise en place pourrait être celle d’un récit d’espionnage, mais on comprend vite que les enjeux sont ailleurs. Sergio travaille certes, mais il traverse surtout le film en enchaînant les rencontres dans différents groupes de populations (travailleurs, intellectuels, et même une communauté queer qui aime « faire les fofolles »). Les discussions partagées dans des moments d’ivresse sur les questions du racisme et du colonialisme sont puissantes et poétiques tout en conservant suffisamment de naturel pour demeurer crédibles. Le Rire et le couteau prend son récit comme prétexte pour interroger la présence des Blancs sur le continent africain, même les déconstruits et les bien intentionnés. « Tu es partout, toi », dit-on à Sergio sans qu’on sache s’il s’agit de drague ou d’une menace. Pourquoi pas les deux ?

Le film a le bon gout de ne pas faire passer le mal-être de son héros blanc devant le vécu des autres personnages. Il serait un peu réducteur de dire que ce point de vue suffit à lui seul à rapprocher le film du cinéma de Claire Denis (on peut aussi penser aussi à La Maladie du sommeil d’Ulrich Köhler), mais Pinho partage un autre point commun avec la réalisatrice de White Material. Ici aussi, cette interrogation complexe prend la forme d’une déambulation sensuelle. Tous les personnages ont beau vouloir utiliser leur cerveau et leur gueule pour tenter de maitriser leur environnement, ce sont les corps qui dégustent. La manière qu’a Pinho de filmer les corps nous donne à ressentir concrètement la chaleur, la torpeur, le désir qui les malmènent, jusqu’à culminer en immersion dans une scène de plan à trois particulièrement graphique.

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par Gregory Coutaut

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