Critique : Las Corrientes

Lina, 34 ans est une styliste argentine au sommet de sa carrière. En Suisse pour recevoir un prix prestigieux, elle se jette sans raison apparente dans un fleuve. De retour à Buenos Aires, elle garde le silence sur cet épisode. Pourtant, de façon presque imperceptible, quelque chose en elle a changé. Une peur de l’eau s’installe, insidieuse, et finit par paralyser son quotidien. Peu à peu, ce bouleversement intérieur fait remonter à la surface un passé qu’elle croyait à jamais enfoui.

Las corrientes
Argentine/Suisse, 2025
De Milagros Mumenthaler

Durée : 1h44

Sortie : 18/03/2026

Note :

L’ÂME DANS L’EAU

Aussi rare que mystérieuse, la cinéaste suisse-argentine Milagros Mumenthaler signe avec Las Corrientes seulement son troisième long métrage en une quinzaine d’années. Le fait que son premier long métrage, l’impressionnant Trois sœurs (dont le titre original, Abrir puertas y ventanas, avait davantage de personnalité que sa version française), ait remporté pas moins de cinq prix dont le Léopard d’or au Festival de Locarno en 2011 aurait pu et dû lancer une carrière cinématographique qui en impose, mais sa courte filmographie a eu au contraire quelque chose d’insaisissable. Son second long, l’énigmatique La Idea de un lago, n’est effectivement jamais sorti chez nous et c’est seulement aujourd’hui que le public français retrouve sa trace.

Lina, la protagoniste de Las Corrientes, est également une femme pleine de secrets. On la découvre et la suit d’abord dans une succession de scènes entièrement muettes où ses actions semblent guidées par une force mystérieuse. A peine vient-elle de se voir remettre un trophée dans la salle de réunion d’une entreprise qu’elle se réfugie aux toilettes pour le jeter à la poubelle, avant de s’enfuir à travers les rues, où l’on dirait qu’elle cherche à se jeter elle-même quelque part tel un déchet encombrant. Magnétique, cette cinglante introduction évoque celles de deux longs métrages germanophones d’il y a une quinzaine d’années : Sous toi la ville de l’Allemand Christoph Hochhäusler et Soldate Jeannette de l’Autrichien Daniel Hoesl. Ironiquement, c’est presque comme si Las Corrientes reprenait là où on avait laissé Mumenthaler en 2011 : dans une périphérie passionnante de l’Ecole de Berlin alors en plein essor, aux personnages féminins fantomatiques cherchant à retrouver le contact avec leur environnement.

Mais derrière cette apparente familiarité, Las Corrientes n’est pas que de la redite. « Rien n’est original, l’important c’est le point de vue que tu apportes » entend-on lors d’une scène. Habitée par des pulsions de mort, Lina ne sait plus comment communiquer avec son entourage et sur le papier, Las Corrientes pourrait en effet avoir l’air d’un casse-tête psychologique. Mais si le film fait effectivement preuve de radicalité, il sait aussi être généreux à sa manière. La mise en scène de Mumenthaler vient plonger ces figures reconnues dans un courant plus imprévisible : à la grisaille attendue répond ici une palette poétique où les nuances de bleu ne sont pas que celles, glacées, de la mélancolie mais les moires chaleureuses du rêve, tandis que le remarquable habillage musical transpose ce portrait psychologique vers le registre du mélo merveilleux.

L’opacité de Lina ne la rend pas aisément attachante, mais dans son sillage, Mumenthaler sème des indices oniriques : une masse de cheveux presque vivants sur un canapé, une couverture de survie aux airs de cape magique, une broderie aux femmes sans visages, etc. Dans Trois sœurs, l’écriture était rigoureuse, elle est ici plus bancale et enivrée. Las Corrientes possède un ventre mou où l’on se demande si le récit obéit bien à la moindre boussole, mais telle une respiration avant le grand plongeon, celui-ci laisse place à la meilleure séquence du film, parenthèse rêveuse où la vie de quartier se déploie autour de l’héroïne haut perchée, avec un réalisme magique pouvant rappeler Sous le ciel de Koutaïssi. Las Corrientes tangue certes avec sa propre logique imparfaite mais ne manque ni de charme ni de personnalité.

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par Gregory Coutaut

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