Revisitant un béguin d’adolescente pour une professeure, Angelica Ruffier entreprend un voyage à travers la mémoire et le désir.
La Belle année
Suède/France, 2026
D’Angelica Ruffier
Durée : 1h35
Sortie : –
Note : ![]()
J’AFFICHERAI MON CŒUR
Angelica tente de fermer la fenêtre de la maison malgré le vent qui complique sa tâche. La jeune femme part cueillir des cerises dans le jardin : celles-ci sont attaquées par les vers. La maison familiale est à vider, puisque le père est mort. Voici des éléments suffisamment symboliques et éloquents qui ont lieu au début de La Belle année, premier long métrage de la Suédoise d’origine française Angelica Ruffier. La maison familiale est un réservoir évident à histoires. Ce peut être une histoire violente, comme quand la voix-off parle de « l’horreur que nous a fait vivre notre père. On était toujours à deux doigts du drame ». Ce peut être aussi une histoire intérieure, cachée dans de multiples journaux intimes.
Le mot patchwork est utilisé à plusieurs reprises dans La Belle année ; il désigne avec justesse la démarche de la cinéaste. D’abord parce que les souvenirs sont collectés, cousus les uns aux autres, réveillés par des vieux meubles à revendre, des photos familiales dans des boites, des secrets écrits dans un carnet. Patchwork également car il y a comme plusieurs films dans La Belle année. L’histoire familiale est en creux mais elle occupe suffisamment de temps dans le long métrage pour qu’elle ne soit pas qu’un simple décor. Il y a un autre film néanmoins, plus intérieur et plus incarné : l’histoire du crush de la cinéaste quand elle était adolescente pour sa prof d’Histoire-Géo.
Mademoiselle Bresson, nommée ainsi avec respect mais tutoyée dans la voix-off par Ruffier, était l’objet des fantasmes de l’adolescente. Des images de Louise Brooks, ou de Delphine Seyrig en robe lamée dans Les Lèvres rouges, s’invitent dans le montage. Angelica se projette, se déguise, dans ce monde de femmes fatales aux tenues glamour. Son expérience est celle de beaucoup de jeunes personnes queer : elle projette sa narration queer sur son modèle peut-être juste hétéro ; cette héroïne, même s’il ne s’agit que d’une prof, devient une icône plus grande que nature ; et Angelica se transforme en enfilant des tenues de grande dame : toustes les enfants queer sont habitué.es à faire du drag avant l’heure.
Dans la maison familiale, on a des souvenirs à trier. Le film effectue un va-et-vient qui donne parfois l’impression d’hésiter entre les sujets. Mais le sujet principal, plus que celui d’un père abusif ou d’une prof en refuge, est avant tout Angelica Ruffier elle-même. La trentenaire tente de se rappeler alors que « l’oubli est une stratégie de survie », et cherche à retrouver enfin cette enseignante qui l’a tant obsédée. Ces retrouvailles, certes émues, sont finalement assez simples, presque banales, juste normales : les fantasmes comme les bouquets de fleurs avaient des couleurs plus vives. C’est là l’intensité touchante des mondes intérieurs adolescents, aux amours hyperboliques, aux blessures qui durent – les adolescent.es, telle Jeanne Mas, sont persuadé.es que si on les avait conseillés, iels auraient commis moins d’erreurs.
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par Nicolas Bardot
