Travaillant dans les ressources humaines, Fren observe de près la vie des gens à travers les entretiens qu’elle fait passer à de nombreux jeunes nouveaux employés. Personne ne sait qu’elle est enceinte d’un mois et qu’elle lutte silencieusement pour décider s’il faut amener un enfant dans ce monde difficile.
Human Resource
Thaïlande, 2025
De Nawapol Thamrongrattanarit
Durée : 2h02
Sortie : –
Note : ![]()
RESSOURCES INHUMAINES
La gourou interrogée à la radio est formelle : le monde court à la catastrophe et il n’y a aucun espoir. Fren écoute (subit) ses oracles tandis qu’elle est impassible au volant. Fren, à vrai dire, maîtrise à perfection la poker face. Elle travaille en RH et sait comment camoufler ses émotions face à ses interlocutrices et interlocuteurs. Elle sait faire de même auprès de ses collègues, ou de son compagnon lorsque celui-ci partage ses opinions non-sollicitées sur l’avortement. Fren sait aussi activer juste ce qu’il faut de muscles du visage pour afficher un sourire de façade lorsqu’elle rend visite à sa mère. Tout, des célébrations du Nouvel An à l’annonce d’une grossesse, est recouvert d’un léger voile de tristesse. On peut, pour un personnage aussi difficile à interpréter, saluer la performance remarquable de Prapamonton Eiamchan qui parvient à donner des nuances très subtiles et véhicule beaucoup avec très peu.
Si les entretiens en ressources humaines constituent un formidable générateur de comédie malaise, il n’y a pas vraiment de quoi rire dans le monde dépeint ici. Comme dans les autres films du Thaïlandais Nawapol Thamrongrattanarit, tout pourrait avoir l’aide zen voire naïf, et tout pourtant parle d’angoisse, de mort, de dépression, de solitude et d’impossibilité à créer des liens. Cela pourrait être asphyxiant, mais il y a une grâce remarquable dans la mise en scène du cinéaste. On est auprès de Fren, sonné comme elle, hébété comme elle, perdu comme elle. Thamrongrattanarit met en scène la violence avec l’intelligence sensible qu’on lui connait.
Ainsi, dans Human Resource, la violence reste presque toujours feutrée. Elle peut s’exprimer frontalement dans la rue où les règles sont plus abstraites, mais au bureau : il y a une étiquette. La violence sera donc silencieuse. Les appels à l’aide par SMS sont par définition silencieux. Les plans d’open-space vide le soir rappellent ce qui s’y joue de brutal le jour. Même la mégalopole semble étrangement silencieuse, éteinte, alors qu’elle est pourtant vivante. Les images sont douces, aucune couleur n’est criarde. Un plan superbe montre Fren face à l’horizon avec un ciel magique, rose, bleu et violet. Et le silence laisse un précieux espace. Lorsque celui-ci est rempli, c’est souvent de pur bullshit : le bruit d’une vidéo corporate super cringe ou une démonstration de gilet anti-poignardage dans un « monde hostile ».
Comment le monde, dans un bureau de RH ou à l’extérieur, brise les humains silencieusement, et avec méthode ? Sans être un film à thèse, Human Resource parvient à composer un constat impitoyable sur la perte d’humanité. Un plan frappant, montrant les restes d’une personne décédée, simplement ses cendres et des os, est immédiatement avalé par des discours abrutissants sur la marchandisation des êtres. Tout est rangé et à sa place, même dans un placard fermé. Tout devrait pourtant exploser. Comme les larmes qui finalement coulent sur les joues d’une collègue – un plan bouleversant et là encore silencieux. Dans des intérieurs cosy, la radio n’annonce que des mauvaises nouvelles : la douceur et l’apocalypse sont dessinées en un même geste.
In fine, qu’est-ce qui caractérise une bonne personne ? En quoi être une bonne personne peut constituer une qualité dans le monde et particulièrement ici dans le monde du travail ? Question naïve, mais question qui n’est jamais posée puisque la seule valeur est celle de la performance. Avant même la naissance de bébé, il faut savoir prendre des risques pour lui offrir l’école la plus performante. Pendant ce temps, le visage de Fren se décompose de plus en plus. On la croit d’abord déconnectée de ses émotions ? Elle en est en fait au plus près. Nawapol Thamrongrattanarit donne de l’importance à ses regards vides qui cherchent une porte de sortie. Mais Fren est là, développe comme tout le monde une capacité de survie. Dans Human Resource, tout le monde est sans cesse invité à garder son calme.
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par Nicolas Bardot
