Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une manifestation tendue, un jeune homme blessé par un tir de LBD, des circonstances à éclaircir pour établir une responsabilité… Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu’un simple numéro.
Dossier 137
France, 2025
De Domink Moll
Durée : 1h55
Sortie : 19/11/2025
Note : ![]()
MA PAROLE
« Pourquoi tout le monde déteste la police ? » C’est la question que pose le fiston de Stéphanie à cette dernière. Stéphanie est sa mère, mais elle travaille aussi à l’IGPN, l’Inspection Générale de la Police. Elle tombe (faussement ?) des nues et semble bien moins à l’aise et convaincante pour répondre à son gamin qui lit un manga que lorsqu’elle mène des interrogatoires à son bureau. Les gens qui écrivent ACAB sur les murs de la ville sont des idiots, balaie t-elle d’un revers de main, avant d’essayer de passer à autre chose. Mais est-ce qu’un doute trotte dans la tête de l’héroïne ? Le nouveau film de Dominik Moll, dévoilé lors de la dernière compétition cannoise, raconte une enquête de l’IGPN concernant un tout jeune homme explosé au flashball par un membre de la BRI – c’est en tout cas ce dont il est accusé. Quel poids, quelle place et quel pouvoir Stéphanie peut-elle avoir dans cette mission ?
Incarnée de manière convaincante par Léa Drucker (dans un rôle dont la dynamique est assez voisine de celui qu’elle joue dans L’Intérêt d’Adam, sorti à la rentrée), Stéphanie est une protagoniste qui doit trancher mais qui est confrontée à des ambiguïtés, ce qui constitue un efficace moteur narratif. Certes, il peut y avoir les ambiguïtés propres à une enquête, aux images à déchiffrer, et c’est aussi le puzzle que tente de reconstituer le film. Mais, plus intéressant, il y a les ambiguïtés qui s’insinuent parmi les certitudes du personnage. Dossier 137 peut paraître aussi froid et formel que son titre. On entend régulièrement le bruit sourd des claviers d’ordinateurs, on écoute la logorrhée à la fois abstraite et précise des procédures judiciaires. Stéphanie croit aux règles, elle les énonces sans émotion apparente. Mais le scénario confronte les règles à un système qui implose.
Dossier 137 est un film de parole : on interroge, on répond, on convoque, on explique, on demande l’autorisation. C’est une chaîne qui semble correctement articulée : il y a forcément quelque chose au bout de ce labyrinthe. Mais que vaut la parole à l’heure de la contre-vérité ? Les menteurs ou les pourris ne datent pas d’aujourd’hui, mais la contre-vérité, du côté du pouvoir, est pratiquement institutionnalisée. Un agent armé jusqu’aux dents peut tirer dans le dos d’un adolescent désarmé et définir ce dernier comme une bête sauvage. Que vaut le sang froid de l’héroïne face aux mensonges outranciers de ses interlocuteurs ? Côté flics, le vocabulaire est celui de l’effort de guerre, de l’insurrection, de la République à sauver, et tout manifestant est vu comme un voyou à dézinguer. Quelle valeur a la parole quand l’heure est à la fiction réactionnaire – même si celle-ci est démentie par des images peu mystérieuses ?
Dossier 137 dépeint les certitudes de Stéphanie, mais aussi comment celles-ci sont mises à mal. Le film n’a pas la naïveté de faire d’elle une protagoniste anti-flics – c’est ce qui donne de l’épaisseur à son personnage encore persuadée qu’il y a des brebis galeuses et que celle-ci ne peuvent pas être protégée par le système. L’IGPN est pourtant mal vue par des forces de l’ordre persuadée d’avoir une totale impunité et qui n’auraient pas de comptes à rendre. Le constat ici est cinglant et l’image s’élargit, du cas de Stéphanie à celles et ceux qui sont les premières victimes de violences policières. Il y a les gilets jaunes, il y a des gens qui participent à leur première manif, mais derrière il y a des personnes racisées, pas surprises de ce déferlement de violence puisqu’elles en sont les victimes en banlieue depuis bien avant les révoltes de 2018. Saluons à nouveau l’intensité du jeu et le charisme tranquille de Guslagie Malanda dans un second rôle marquant.
L’alliance d’une écriture et d’un montage efficaces donne un tempo appréciable au film qui nous semble en revanche filmé sans inventivité. Le nerf et le sang viennent aussi de la qualité d’interprétation dans ce long métrage de froides observations et de doutes. Stéphanie sauve des chatons, mais qui peut-elle sauver d’autre ? Son grand rôle semble ici obsolète, confrontée au rouleau compresseur du système : « Je sais plus, moi », se retrouve t-elle à dire alors qu’elle semble presque toujours maîtresse de sa parole et de son point de vue. Dossier 137 parle des valeurs dont elle est sûre, il parle aussi des faiblesses de son héroïne dans un tel contexte. Que faire dans cette impasse en tant que société, lorsque la confiance est totalement rompue ?
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par Nicolas Bardot
