Critique : Bugonia

Deux hommes obsédés par la conspiration kidnappent une grande PDG, convaincus qu’elle est un extraterrestre qui a l’intention de détruire la Terre.

Bugonia
Royaume-Uni, 2025
De Yorgos Lanthimos

Durée : 26/11/2025

Sortie : 1h58

Note :

MISE A MORT DU CEO SACRÉ

Sur Terre, les humains les plus monstrueusement dénués d’humanité ne seraient-ils pas en réalité des extraterrestres ? Ce postulat à la fois farfelu et frappé au coin du bon sens était celui de Save the Green Planet !, réalisé il y a une vingtaine d’années par le Coréen Jang Joon-hwan. C’est également celui de son remake, Bugonia, réalisé par le Grec Yorgos Lanthimos. Mais les choses ne sont pas si simples et ne s’arrêtent pas là. Hier dans Canine, l’absurdité et sa violence étaient confinées dans une pavillon et son jardin. Dans Bugonia, l’absurde est tellement devenu la règle qu’il n’y a guère de place pour quiconque serait vaguement rationnel. Le monde est de plus en plus contaminé par l’absurde, et c’est également le cas dans la filmographie du cinéaste, comme en témoigne son radical Kinds of Kindness réalisé l’an passé. 

Car quel espace et quel espoir subsiste t-il encore entre d’un coté le capitalisme monstre dont les acteurs-vampires détruisent la Terre, et de l’autre des quidams tellement déconnectés du réel qu’ils constituent un danger pour quiconque croise leur chemin ? Bugonia est-il une farce ? Est-ce un film de science-fiction ? Oui, mais tout ici tient également du commentaire politique le plus concret. Le règne absolu de la contre-vérité, d’une vérité qui n’a plus aucun sens, des hommes-bébés colériques, des multinationales dont le business lucratif est de faire crever des gens et de brûler la planète, du complotisme dégénéré, de la bêtise la plus profonde érigée en opinion :  tout cela est à l’ordre du jour dans Bugonia comme notre monde, dans l’Amérique de Donald Trump mais aussi ailleurs.

On retrouve ici une maison au sous-sol puant et hanté, c’est à dire un décor qui évoque la cave étouffante de Mise à mort du cerf sacré mais qui est aussi un lieu archétypal de l’Amérique. Plutôt que d’organiser des gueuletons décadents dans leur vieille baraque au Texas, que feraient aujourd’hui les protagonistes dingues de Massacre à la tronçonneuse s’ils avaient accès à internet ? Probablement la même chose que Teddy et Don, deux simplets abreuvés de bêtises et de conspirations en ligne, deux neuneus persuadés d’être des têtes pensantes alors qu’ils savent à peine lacer leurs lacets tout seuls. Face à eux se trouve la brillante PDG d’une affreuse multinationale (Emma Stone et son visage fascinant, transformée en Nosferatu couverte de Mitosyl), dont le cerveau lui permet de manier à merveille l’art du bullshit le plus cynique (la langue est toujours un outil absurde chez Lanthimos) tandis qu’elle chantonne de la pop sucrée au volant de sa voiture. Les monstres claudiquent, leurs râles accompagnent la fin de notre monde.

Tout, pourtant, « commence par quelque chose de magnifique ». Tout a peut-être bien commencé, tout aurait pu bien continuer, mais quelque chose a déraillé car l’horreur est dans les gènes de l’humanité. Tous les films de Yorgos Lanthimos sont des farces métaphysiques et absurdes sur l’illusion du contrôle. Lorsque le personnage incarné par Jesse Plemons dit « It’s not in control anymore », parle t-il de Michelle ou bien de quelque chose de plus abstrait ? Voilà qui pourrait constituer la clef des longs métrages du cinéaste grec. La mise en scène, elle, semble extrêmement en contrôle, un contrôle au bord de la folie, avec une étrangeté qui peut naitre de la simple vitesse des plans, de la vivacité de leur enchainement. De grandes lignes profondes ou transversales dessinent le champ dans tous ses angles ; les personnages y sont enchaîné.es, se vautrent lamentablement, boitent, courent, veulent sortir de là.

Comme toujours, Yorgos Lanthimos montre qu’il est un grand réalisateur de comédie. Bugonia est une comédie féroce habitée par un mauvais esprit qui apporte de l’air et un gaz hilarant dans ce qui pourrait sinon virer au drame irrespirable. Le rire désaxe l’horreur tout en la soulignant, comme la musique spectaculaire de Jerskin Fendrix semble faire dérailler l’image, dont la photographie est à nouveau signée par l’excellent Robbie Ryan, également collaborateur régulier d’Andrea Arnold. Bugonia désaxe jusqu’à un final insensé qu’on ne peut évidemment pas dévoiler. Celui-ci est d’une folle ambition, d’une absurdité jusqu’au-boutiste alors même que tout est devant nos yeux ébahis depuis le début. Dans ce vertigineux Titanic qu’est devenu notre réalité, Lanthimos signe une flamboyante comédie sans espoir mais pas sans jubilation.

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par Nicolas Bardot

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