De retour en Tunisie pour les funérailles de son oncle, Lilia est déterminée à élucider le mystère autour de sa mort, quitte à faire ressurgir des secrets familiaux enfouis depuis longtemps.
À voix basse
Tunisie, 2026
De Leyla Bouzid
Durée : 1h53
Sortie : 22/04/2026
Note : ![]()
PARLER TOUT BAS
Tout le monde s’attend à ce que la veillée mortuaire d’oncle Daly soit un moment de digne recueillement, mais au cœur de la très belle maison de grand-mère, il y a de toute évidence un éléphant dans la pièce. Dans À voix basse, nouveau long métrage de la Tunisienne Leyla Bouzid (dévoilé en compétition à la Berlinale), il y a par exemple des gens indésirables que la famille ne souhaite pas voir lors de cette célébration – et il y a aussi des mots difficiles à prononcer. « Gay » : c’est au bout de 40 minutes de film que le terme finit par être articulé, un mot interdit qui désigne bel et bien le défunt. « C’est rien » : voilà ce qui est répondu lorsque l’héroïne s’étonne qu’une autopsie va être faite de son oncle. Tout le monde s’est réuni, mais la communication ne semble pas être le fort de cette famille.
Lors de son atterrissage à Tunis, Lilia est immédiatement submergée par ses souvenirs enfantins. La caméra s’attarde sur son visage, son souffle, et la jeune femme déambule au cœur de sa mémoire. La mémoire des personnes queer, dans le film, est pourtant à moitié effacée. Lors d’une belle séquence à la Chris Marker, les photos d’une fête familiale dessinent le souvenir de l’oncle Daly. Mais cette figure dans le placard reste mystérieuse : les images manquantes prennent la forme d’un roman photo fictif. Daly resurgit dans des rêves, mais qu’en est-il de la réalité ? Leyla Bouzid filme une société homophobe, qu’il s’agisse de la condescendance des hétéros persuadé.es que les personnes homosexuelles sont malheureuses, ou du paternalisme général vis-à-vis des personnes queer, qu’il vienne de la famille, des flics, du pouvoir.
Voilà des thématiques fortes, d’autant plus que le film établit une forme de transmission entre les générations car Lilia est elle-même lesbienne. A partir de là, d’une personne queer à une autre, comment ré-explore t-on le passé ? Comment communique t-on, comment la honte se transmet-elle, comment s’en affranchir ? Pour un film sur la honte et le non-dit, A voix basse dit beaucoup, avec une manière à nos yeux un peu trop scolaire de faire avancer l’intrigue par des scènes de dialogues relativement didactiques, apportant chacune leur pièce du puzzle. Il y a néanmoins un savoir-faire dans cette narration, et une élégance chaleureuse de la mise en scène. Lors de deux scènes visuellement inspirées, les visages des personnages sont comme dissimulés par la végétation alors qu’iels se confessent. Des secrets à l’ombre des arbres, dans un monde où la meilleure solution serait de « cacher ».
Au-delà des questions queer, A voix basse adresse les travers d’une société patriarcale où il vaudrait mieux pour une femme d’être une épouse et une mère au foyer qu’ingénieure ou médecin. Le dénouement doux-amer ouvre une brèche : on commence à s’émanciper, mais pas totalement, on avance mais aussi, comme on l’entend plus tôt dans le long métrage, « on fait comme si de rien n’était ».
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par Nicolas Bardot
