Entretien avec Gaël Kamilindi

Dévoilé en début d’année à la Berlinale et lauréat du Teddy Award, Taxi Moto est réalisé par Gaël Kamilindi, qui est né en République Démocratique du Congo et a grandi en Suisse. Ce très beau court métrage raconte l’histoire d’un réalisateur qui, voyant le tournage de son film annulé, part à la recherche de ce qu’il en reste, ailleurs, avec un autre acteur. A la fois poignante esquisse d’un amour naissant et témoignage original sur la force du cinéma et l’importance des représentations pour se construire quand on est à la marge, Taxi Moto est l’un des courts les plus touchants de cette année. Il est présenté cette semaine au Festival de Cabourg. Gaël Kamilindi est notre invité.


Vous avez une manière originale de mettre en scène l’espace en brouillant les frontières. Les rues de Paris deviennent celles d’ailleurs, puis la jungle avec des raccords très fluides. Pouvez-vous nous parler de ce choix ?

Oui, c’était très important pour moi que les espaces ne soient pas figés. Le film parle d’un déplacement géographique, mais aussi intérieur et je voulais que ça se ressente dans la mise en scène. Plutôt que de recréer fidèlement un ailleurs, j’ai essayé de laisser apparaître des glissements : que Paris puisse, par moments, devenir autre chose, que des fragments d’un autre territoire surgissent sans prévenir. C’est aussi lié à l’idée que le film initial n’a pas pu être tourné. Du coup, ce qu’on voit, ce sont des traces, des projections, des souvenirs. Les lieux deviennent des surfaces de superposition, presque mentales.



L’un de vos deux protagonistes dit : « Ca existe pas ça, la romance et l’aventure ». Est-ce que vous aviez justement envie de romance et d’aventure pour Taxi Moto ?

Oui, évidemment. ça dit quelque chose du réel, de ce qui résiste, de ce qui complique les choses. Et puis, le film est traversé par un désir de romance et d’aventure. Peut-être pas au sens classique, mais comme un élan, comme une manière de se laisser traverser par quelque chose, malgré les obstacles.

Il y a une alchimie qui semble très douce et évidente entre vous et Erwan Kepoa Falé. Comment avez-vous collaboré sur ce projet ?

Le film repose beaucoup sur le dialogue, sur nos regards autour du désir, de l’identité, de l’intimité. Et Erwan a accepté de m’accompagner dans cette recherche, d’essayer avec moi d’y répondre à travers le film. Du coup, il n’y avait pas une direction d’acteur très figée, c’était plutôt un espace d’échange, de confiance, où le film s’est construit à deux, à partir de ce qui circulait entre nous.



Pouvez-vous nous parler de votre inclusion de Dakan dans votre film ? Ce moment donne l’impression que vos personnages assistent à un secret, et pourtant vous donnez à ces images le plein écran.

C’est un des premiers films d’Afrique à avoir montré une histoire d’amour entre deux hommes et il a lui-même été confronté à des formes de rejet et de censure. L’inclure dans Taxi Moto, ce n’était pas un clin d’œil cinéphile, c’était une manière de reconnaître une filiation, de dire que des récits d’amour queer africains ont existé, qu’ils ont été filmés, et qu’ils continuent de résonner malgré les tentatives de les faire taire.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Je suis assez marqué par les cinéastes qui travaillent à la frontière entre le réel et le rêve, dans ce qui est montré ou qui échappe. Apichatpong Weerasethakul, par exemple, pour sa manière de faire circuler les fantômes, les mémoires… Il crée des espaces où le visible et l’invisible coexistent, et ça me touche beaucoup. Wong Kar-wai aussi, pour sa manière de filmer le désir. Y a chez lui quelque chose de très sensoriel et incarné.



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 20 avril 2026. Merci à José Michel Buhler. Crédit portrait : Jérôme Bonnet.

| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |

Partagez cet article