Festival Côté Court | Entretien avec Fanta Sylla

Dévoilé cette semaine au Festival Côté Court, L’Aura de la Française Fanta Sylla raconte l’histoire d’une jeune femme un peu perdue qui va se laisser tenter par une drôle de séance ésotérique. La cinéaste mêle les tonalités de manière joyeusement imprévisible et filme des héroïnes comme on en voit peu, dans un décor observé d’un regard neuf. Fanta Sylla est notre invitée.


Il y a dans L’Aura un mélange inattendu de tons entre le drame, le fantastique et l’humour. Comment avez-vous trouvé votre équilibre lors de l’écriture ?

L’humour est très important pour moi, c’est une sorte d’organe ajouté à tous les autres pour me permettre de survivre. Dans des situations très anxiogènes, dramatiques, ou dans la remémoration de scènes traumatiques, c’est l’humour qui me permet toujours de transformer les situations, de les libérer d’une certaine pesanteur, de les contrôler aussi en quelque sorte. Au moment même où je vous parle, je traverse un moment très douloureux, et pourtant j’ai passé la journée à faire rire mon amie et collègue de travail. C’est un rempart et une manière de rester en lien avec les autres et le monde. C’est un organe de maîtrise. Dans l’écriture ça se fait très organiquement donc, c’est très naturel chez moi d’allier à la fois le très intellectuel et le très « goofy ». La mort, le trauma ou le deuil rôdent toujours néanmoins.



Pouvez-vous me parler du choix de Douce Dibondo pour ce rôle dans L’Aura ?

Avant d’écrire L’Aura, j’écrivais un autre court. Aussi une comédie un peu amère, avec aussi un personnage un peu dépressif dont le nom était aussi Claudia. C’était une poète qui s’était corrompue dans le marketing. J’ai tout de suite pensé à Douce pour l’incarnation. J’ai rencontré Douce en 2017 lors d’un open-mic que j’organisais en tant que membre du média Atoubaa. On y invitait des femmes noires à lire des textes. Soudain arrive Douce avec un look très rock et une vibe un peu gothique, j’ai été très marquée par cette apparition, par son ton, sa manière de lire aussi. J’essaye de ne pas dire « son aura ». Je trouvais qu’elle avait le type d’allure qui manquait au cinéma contemporain et français.

Aussi, Douce n’est pas actrice de profession. Elle n’a pas fait de formation de théâtre, je cherchais une actrice qui ne venait pas du monde du spectacle ou du cinéma, qui serait un nouveau visage. Et aussi peut-être qu’à l’époque je sentais qu’elle était la seule qui pouvait réunir à la fois le côté mélancolique et burlesque de Claudia, un personnage qui est très autobiographique.



Vous avez une manière assez différente de saisir la ville et d’y inscrire vos personnages. Pouvez-vous m’en dire davantage sur la façon dont vous avez souhaité filmer Paris dans votre film ?

Dès le départ, il était très important pour moi d’ancrer le film dans la Goutte d’or, où je vis et travaille. Ce n’est pas un quartier qui manque de représentation au cinéma, mais on peut dire qu’il y a motifs éculés, qu’il y a aussi une confusion Goutte d’or / Barbès (métro aérien) alors qu’il y a des distinctions qui se retrouvent pour moi dans les rues intestines, parallèles (rue Cavé, rue Saint-Mathieu, rue, Polonceau, rue Marcadet) qui accueillent une autre réalité. Ce sont ces rues que je voulais filmer, l’intérieur de la Goutte d’Or plus que la surface surreprésentée.

C’était important pour moi de montrer un Paris à la fois farfelu et apaisé, mystérieux et plein de recoins, des commerces, une église, l’ordinaire d’un quartier. Je n’étais pas heureuse des images du quartier qui avaient été prises pendant le tournage. Au départ je pensais prendre des photos de ce qui me manquait et les intégrer au montage. Surya Natarajan, mon monteur, m’a encouragée à prendre des plans avec son camescope Sony. Il a été très patient car je prenais mon temps pour bien cadrer, pour trouver les lieux aussi, aller à la recherche de visions, de choses surprenantes. Tout cela avec le montage en parallèle qui fut intense ! En plus des rushs du tournage, il y avait aussi toutes ces images de caméscopes à dérusher ; il fallait trouver une manière de rendre tout cela fluide.

À la fin ces images, c’est mon regard intime et curieux sur les lieux que j’arpente tous les jours.



Comment avez-vous abordé la scène de séance ésotérique qui est assez en rupture avec le reste du film ?

Là encore au montage, nous avons dû prendre des décisions face à des plans qui étaient comme vous le dites très différents du reste du film. Alors autant y aller à fond ! C’est-à-dire jouer avec les coupes abruptes, le son par la suite, les fondus enchaînés. On passe dans une autre dimension, il y a un côté mauvais documentaire que j’aime bien.

J’aimerais beaucoup parler des acteurices du film qui ont énormément apporté et ont joué le jeu de l’improvisation. J’ai eu plusieurs désistements d’acteurs à quelques jours du tournage, il a fallu trouver très vite des personnes qui ont eu peu de temps pour apprendre le texte. Il y a eu beaucoup d’improvisation en amont et pendant le tournage de la part de Boulomsouk Svadphaiphane, Louis Albertosi et Elsa Cellot qui ont été casté·es à quelques jours du tournage. Ce n’est pas du goût de tout le monde mais j’adore l’improvisation et voir ce qui se passe quand on laisse les acteurices s’emparer d’un dialogue, d’une intention ou d’une humeur. De ce côté-là tout le casting, les figurant·es inclu·es, ont été très généreux et braves !



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

J’aime énormément de cinéastes, je ne peux pas tous les citer. Mais après avoir regardé la série documentaire sur Martin Scorsese, je crois qu’il est mon cinéaste contemporain préféré pour pleins de raisons : un vrai travailleur, mal-aimé, contesté puis des grands succès sur le tard, un pied dans le système et à l’extérieur. Une passion sincère et infectieuse pour le cinéma.

Pour ce film on peut dire que mes deux cinéastes phares étaient Éric Rohmer et Jacques Rivette, pour leur manière de filmer des femmes qui parlent et qui marchent tout simplement.


Entretien réalisé le 1er juin 2026. Merci à Vanessa Fröchen. Crédit portrait : Diaba Touré.

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