Dans Quelqu’un de spécial, la Française Alice Gervat raconte l’histoire de Lisa qui, auprès de la jeune femme vietnamienne qu’elle convoite en ligne, prétend savoir parler vietnamien. Elle se retrouve prise à son propre piège… La cinéaste signe une comédie dynamique et fantaisiste qui déjoue les clichés en termes de représentations et qui examine finement les questions d’identité et de transmission, ici autour d’une jeune lesbienne asio-descendante. Quelqu’un de spécial, qui vient d’être primé lors de la première édition du Festival Cinemasio, est en compétition au Festival National du Film d’Animation à Rennes, et Alice Gervat est notre invitée.
Pouvez-vous nous parler de la technique d’animation que vous avez souhaité utiliser pour cette histoire ?
Pour cette histoire, j’ai travaillé uniquement au numérique, en animation 2D image par image, avec deux logiciels : Procreate sur iPad qui me permettait de travailler partout et d’être très polyvalente, et TVPaint sur Mac pour les plans les plus compliqués. Le choix de travailler en animation 2D numérique permet de proposer des dessins rapides, lâchés et expressifs, en adéquation avec les émotions et la frénésie dans laquelle se trouve mon personnage principal. La technique choisie souligne également le contexte moderne de l’histoire ainsi que les interfaces des différentes applications, écrans et sites web.

On a l’habitude de voir des comédies ou des comédies romantiques avec des personnages masculins qui inventent des histoires pour plaire aux filles. Est-ce qu’avoir ici ce type de figure, mais avec une jeune femme lesbienne, c’était une manière pour vous de contourner les représentations féminines clichées et/ou figées ?
Complètement, même si pour moi il était naturel de mettre en scène une jeune femme lesbienne car c’est également ma réalité. Il s’agit également d’apporter une représentation fraiche et authentique que je n’ai pas eu la chance d’avoir et qui contraste avec les représentations féminines clichées et/ou figées, notamment lorsqu’elles sont écrites par des hommes.

Lisa est asiodescendante mais ne parle pas la langue de ses parents. Quelqu’un de spécial est-il pour vous un film sur la transmission – ou plus précisément ici une non-transmission ?
En effet, la question de la non-transmission est au cœur de l’histoire de Quelqu’un de spécial, malgré l’intrigue romantique et son ton léger et humoristique. Bien que le sujet soit très présent en sous-texte, j’ai fait le choix de ne pas creuser profondément l’origine de ce manque et le rapport de Lisa à sa famille et à sa langue d’origine, mais de me concentrer sur « l’après ». Derrière les thèmes universels de l’acceptation de soi et de se cacher derrière un mensonge pour mieux plaire, c’est un film qui célèbre la beauté de la possibilité de trouver un sens de la communauté, chez quelqu’un de son âge et de sa génération, ailleurs que dans sa famille. Ici, le contexte romantique a fourni l’adrénaline nécessaire à Lisa pour se plonger dans l’apprentissage du vietnamien, ce qui la renvoie aussi à son propre rapport à son identité : c’est une part d’elle-même qui était déjà là, et elle attendait juste un prétexte pour mieux la connaître. Finalement, l’important n’est pas que Lisa parle vietnamien ou pas, mais sa volonté de reconnecter maladroitement avec sa culture : cette rencontre avec une autre fille marque le début d’une aventure personnelle sur le chemin de ses racines vietnamiennes.

Il y a quelque chose de très dynamique et fantaisiste dans votre film. Cette énergie, est-ce que vous l’avez travaillée dès l’écriture, ou lors de la conception visuelle ?
Un peu des deux. Dès l’écriture, j’ai pensé le film comme une discussion entre deux amies : le personnage de Cam permet au spectateur de rentrer rapidement dans le récit du point de vue intime de Lisa, qui se confie. Celle-ci doit faire vite et résumer l’anecdote entre deux arrêts de métro, ce qui donne un certain dynamisme à l’histoire. La conception visuelle vient appuyer cette énergie par des choix efficaces comme les interfaces des applications, les sms, et certaines idées comme le fait d’utiliser l’image d’un casino pour parler de la famille de Lisa. Mais l’étape la plus importante en ce qui concerne le dynamisme et l’énergie du film, c’est l’animatique. Il s’agit d’une version « brouillon » du film qui allie storyboard et maquette sonore. J’ai beaucoup travaillé lors de cette étape : en changeant juste un peu le montage, on parvient rapidement à donner un rythme à l’histoire et retirer ce qui ne fonctionne pas.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Une de mes inspirations principales pour ce film est le film d’animation Alerte rouge de Domee Shi. Avec sa mise en valeur de l’amitié féminine et l’expressivité de ses personnages inspirés des anime japonais des années 90, j’admire le ton léger “pop” et humoristique que conserve ce film, tout en livrant un témoignage touchant sur la quête d’identité, le portrait d’une seconde génération d’immigration asiatique qui crée son propre rapport à sa culture.
Deux autres films qui m’ont inspirée, cette fois en prise de vue réelle, sont Saving Face réalisé par Alice Wu, et Bottoms réalisé par Emma Seligman. Saving Face résonne avec mon projet dans sa représentation d’une relation lesbienne entre deux femmes asiatiques issues de l’immigration, du jeu de drague à l’âge adulte, et d’un conflit en rapport à leurs cultures d’origines. Bottoms est une comédie qui se réapproprie les clichés des teen movies américains, en les utilisant pour représenter les lesbiennes racisées à l’écran. Je me suis inspirée de la structure et du déroulé de l’intrigue qui part crescendo d’un simple mensonge pour séduire une fille, puis qui grossit jusqu’à prendre des proportions énormes. D’un point de vue stylistique, je m’inspire plutôt des séries animées françaises et japonaises des années 90/2000 que je regardais enfant, comme Foot2Rue, Code Lyoko, Totally Spies, Lou !, Magical Doremi, Sailor Moon, Pokémon ou Crayon Shin-chan… C’est un peu un mélange de tout ça qui fait mon style !
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 9 avril 2026. Merci à Estelle Lacaud.
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