Berlinale | Critique : Queen at Sea

Amanda et son beau-père, Martin, sont confrontés à un dilemme moral qui les divise. La mère d’Amanda, Leslie, qui souffre de démence avancée, a-t-elle perdu la capacité de prendre des décisions cruciales dans son propre intérêt ? Et, si c’est le cas, qui est responsable – un conjoint, un enfant, une institution – de faire une telle évaluation ?

Queen at Sea
Royaume-Uni, 2026
De Lance Hammer

Durée : 2h01

Sortie : –

Note :

UNE FAMILLE A LA MER

Une reine à la mer. Le titre de ce long métrage britannique, signé du réalisateur américain Lance Hammer (qui met fin un hiatus de dix-huit ans depuis son dernier long métrage, Ballast) évoque un majestueux paquebot souverain, prêt à fendre les flots. Or, c’est plutôt d’un naufrage métaphorique dont il est ici question, celui d’une famille qui ne sait plus comment fonctionner face à la maladie. La reine perdue en mer dont il est ici question est Leslie, dame âgée atteinte d’Alzheimer comme on l’apprend très vite grâce à une scène d’ouverture qui n’a rien d’une inauguration en fanfare, navale ou non. Amanda (Juliette Binoche) entre dans une maison, grimpe les escaliers comme si elle était chez elle, ouvre la porte de la chambre et tombe sur sa mère Leslie et son beau-père en train de faire l’amour. Dans un autre contexte, la rapidité de cet enchaînement factuel pourrait avoir un effet comique mais ni Amanda ni ses parents n’ont le cœur à rire. Le premier réflexe d’Amanda est d’ailleurs tout aussi imprévu que le serait un éclat de joie : elle appelle la police.

Il faut dire que les troubles mentaux dont souffre la sympathique et avenante Leslie font qu’elle n’est plus en mesure de toujours réaliser ce qui lui arrive et donc de verbaliser un éventuel consentement. Tel est le point de vue de sa fille. Martin, le compagnon de Leslie, est quant à lui convaincu de pouvoir reconnaître le désir spontané chez elle et de lui apporter du plaisir. Pour la fille, maman n’est rien d’autre qu’une malade. Pour beau papa, sa maladie n’est qu’un détail. Difficile pour eux deux de prendre du recul quand la police déboule bel et bien suite à l’appel d’Amanda. Les trois protagonistes se trouvent alors embarqués comme par une vague dans un enchaînement de protocoles administratifs et judiciaires. L’expression dit que le privé est politique, ici la chambre à coucher est littéralement devenue une scène de crime supposée.

Queen at Sea est bien moins un éprouvant suspens qu’un poignant drame familial porté avec générosité par un trio de comédiens au sommet : Binoche, Tom Courtenay et Anna Calder-Marshall. Conservant un cap bienveillant, le cinéaste Lance Hammer jette son ancre dans des eaux troubles mais familières qui évoquent davantage la Scandinavie élégante et nerveuse que l’Autriche cruelle (sauf peut-être dans certains passages qu’on ne révélera pas). Ces atours aux apparences bourgeoises ne doivent pas faire oublier la réussite du scénario au moment de démontrer dans le même geste la dignité et l’indignité de ses protagonistes qui parlent beaucoup et s’écoutent peu, ni celle d’une mise en scène qui, par des angles de vue imprévus, a le don pour diriger pas seulement notre regard mais notre ouïe, pour mieux recevoir cet émouvant SOS.

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par Gregory Coutaut

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