Grand Prix à la dernière Berlinale, Les Voyages de Tereza du Brésilien Gabriel Mascaro (que nous avions déjà rencontré à l’occasion de son formidable Divino Amor) raconte l’histoire d’une femme qui reçoit l’ordre officiel du gouvernement de s’installer dans une colonie isolée pour personnes âgées, où elles sont amenées à « profiter » de leurs dernières années. Mais Tereza ne l’entend pas de cette oreille… Les Voyages de Tereza est une chronique généreuse, entre fable SF et attachant récit picaresque. C’est un film avec beaucoup de cœur qui évite les clichés mièvres sur les représentations de personnages âgés. Ce long métrage sort ce mercredi 11 février en salles, Gabriel Mascaro est notre invité.
Comme votre précédent film Divino Amor, Les Voyages de Tereza se déroule dans un future proche. D’après vous, en quoi utiliser des motifs proches de la science-fiction permet-il d’évoquer différemment des sujets d’aujourd’hui ?
Le film emprunte effectivement à la science-fiction, entre autres genres. La raison pour laquelle j’ai souhaité mélanger ces différents genres c’est que mon héroïne est une personne âgée, et que les personnages âgées ne sont jamais les protagonistes de récits de science-fiction, de dystopies politiques, de récits d’apprentissage, de road movies, etc. J’ai voulu faire un film qui joue avec tous ces genres précisément dans le but de faire passer un message : pourquoi imagine-t-on que certains types d’histoires ou d’événements ne peuvent arriver qu’à des gens jeunes ? Cela soulève une autre question : pourquoi n’associe-t-on la rébellion qu’à des gens jeunes également ? C’est en contrepoint à ces clichés que j’ai voulu écrire un personnage de septuagénaire rebelle. Je suis contre l’idée que certains corps doivent être exclus de certains genres cinématographiques.
Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question de cinéma. Imaginez que votre grand-mère vous dise « j’ai un nouvel amoureux » ou « j’ai décidé de partir en voyage », vous trouveriez sûrement ça très étonnant. Je n’aime pas cette manière qu’a la société de domestiquer les personnes âgées jusqu’à leur rendre impossible de vivre leur vie au présent. Quant à la science-fiction que j’utilise ici, ce n’est pas une question de futurisme, il n’y a bien sûr aucun vaisseau spatial à signaler dans le film. Il s’agit davantage d’un commentaire social : au nom de la productivité, à partir du moment où l’on risque de moins produire, on peut se retrouver exclu de la société, enfermés en dehors de la société, mis en cage au sens figuré.

Quels stéréotypes souhaitiez-vous déconstruire à travers ce personnage?
Au cinéma, les personnes âgées sont le plus souvent enfermées dans l’un des deux cas de figure suivants : soit elles sont confrontées à leur mort prochaine ou celle de leur conjoint, soit elles sont enfermées dans la nostalgie de leur jeunesse perdue. C’est-à-dire que dans aucun de ces cas elles ne sont tournées vers l’avenir. Je voulais éviter de faire un énième personnage de femme âgée tournée vers le passé ou située dans une impasse, je voulais au contraire qu’elle aille de l’avant au sens propre comme au sens figuré. Les Voyages de Tereza est un récit d’apprentissage car il n’y a pas d’âge pour apprendre.
Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Denise Weinberg, qui interprète Tereza ?
Beaucoup d’actrices de sa génération n’ont pas eu d’autre choix pour continuer leur carrière d’actrice que d’avoir recours à la chirurgie esthétique. La culture télé au Brésil possède un pouvoir si terrible que c’est le seul moyen pour elles de décrocher des rôles. Cela a rendu très compliquée la tâche de trouver une actrice qui puisse être physiquement crédible dans le rôle d’une vieille femme en Amazonie. Or Denise Weinberg vient du monde du théâtre et comme elle le dit elle même « mes rides sont mon mode d’expression, c’est grâce à elle que je peux jouer des personnages de mon âge ».

Vous évoquiez les road movies, peut-on plus précisément qualifier Les Voyages de Tereza de boat movie ?
(Rires) Absolument. Vous savez, le long de l’Amazone, il n’est pas rare de voir sur les deux rives des maisons faisant directement face au fleuve comme s’il s’agissait d’un rue normale. Dans ces cas-là, il est difficile de penser à l’Amazone autrement que comme une route et cela d’autant plus que pour beaucoup de villages reculés, il s’agit de la seule voie d’accès. J’ai choisi ce situer le récit là-bas car je tenais à ce que l’histoire se déroule dans un espace d’une certaine ampleur, un lieu suffisamment vaste pour qu’on puisse s’y perdre et se réinventer.
Contrairement à Divino amor, dont les décors sombres étaient éclairés au néon, Les Voyages de Tereza se passe intégralement en extérieur. Cela a-t-il changé votre manière de travailler l’image et la lumière ?
Ah oui, c’était un processus très intense que de devoir s’adapter à cette nouvelle manière de faire. Il faisait très chaud, très humide, il y avait toujours un nouveau problème à anticiper ou à résoudre. Une chose à laquelle je tenais dès le départ, c’était de ne pas tomber dans la facilité de tout filmer en Scope sous prétexte qu’on se trouve sur l’Amazone. J’ai opté pour un format 4:3 plus classique pour m’assurer de rester proches des personnages et qu’on ne se laisse pas avaler par la majesté des paysages. Je tenais davantage à filmer les rides de Tereza que les paysages de l’Amazone. Lorsque le film débute et que son personnage est soumis à une bureaucratie étouffante, tout est tourné en plan fixes et au fur et à mesure qu’elle reprend le contrôle sur sa propre vie, les mouvements de caméra se font de plus en plus libres.

A propos de la première partie du film, pouvez-vous me parler de la manière dont vous avez justement écrit ce langage bureaucratique à la fois très mielleux et violent ?
Je vois Les Voyages de Tereza comme une fable et l’un des défis consistait à trouver un ton qui puisse traduire simultanément l’idée de risque et de danger d’un côté, et un artifice un peu fantaisiste de l’autre. Je n’ai pas eu à chercher l’inspiration très loin puisque le langage des dictatures est souvent basé sur l’euphémisme et la condescendance. Plus on vient nous expliquer « je suis là pour prendre soin de vous », plus on devrait se méfier. Les touches d’humour des slogans qu’on entend au début permettait aussi de sous-entendre au public qu’il ne fallait pas qu’il prenne trop au sérieux la dimension dystopique du début, qu’on n’était pas dans un pur récit futuriste et qu’on allait au contraire les inviter à faire un voyage plaisant entre les genres.
Trouver le mélange idéal entre ces genres, ce fut quelque chose d’intuitif ou bien cela a-t-il demandé beaucoup de rééquilibrage ?
Très intuitif. Je me dis que j’ai réussi le mélange quand je vois comment le public plus âgé réagit au film. Je tenais absolument à faire un film qui puisse être vu et apprécié par des gens de l’âge du personnage principal et aujourd’hui, les personnes âgées qui viennent voir le film au Brésil sont parmi celles qui rient le plus face aux premières scènes du film et à cette bureaucratie folle.

Le film sort aujourd’hui dans les salles françaises mais il a fait sa première à la Berlinale il y a un an et il est entre temps sorti au Brésil. Avez-vous remarqué un accueil différent selon les pays dans lesquels vous le présentiez ?
Pas vraiment, et cela pour une raison précise. Pour la plupart des Brésiliens, voir un film sur l’Amazone c’est aussi exotique et inattendu que de voir un film étranger situé sur une terre inconnue. La plupart des Brésiliens qui peuvent voyager vont à l’étranger et ne restent pas dans leur propre pays. Il est beaucoup plus fréquent pour les Brésiliens d’aller à Paris que d’aller en Amazonie. J’ai même rencontré plus de Français que de Brésiliens qui s’étaient rendus en Amazonie. Cela participe à faire des Voyages de Tereza un drôle de film un peu bizarre aux yeux de mes compatriotes.
Le titre original du film, O ultimo azul (qu’on peut traduire par Le dernier bleu), est très différent de celui sous lequel il sort en France. Pourquoi aviez-vous choisi ce titre mystérieux ?
C’est le titre international anglais qui m’est venu à l’esprit en premier, The Blue Trail (soit la trace bleue), ce dernier faisant référence à la trace laissée par l’escargot que l’on voit dans le film. C’était difficile de trouver un équivalent agréable à l’oreille en portugais, c’est pourquoi j’ai bifurqué vers ce titre qui sous-entend en quelque sorte une dernière chance pour Tereza, la dernière opportunité d’aller faire l’expérience du bleu du ciel, du fleuve, de la liberté. J’aime bien le titre français aussi, j’aime qu’il sous-entend que Tereza va vivre différents types de voyages en même temps. Ca ne me dérange pas que le titre soit différent parce qu’au Brésil nous sommes coupables de changer radicalement le titre des films étrangers, encore plus qu’ici en France. J’étais préparé (rires).
Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 6 février 2026. Merci à Franck Nesme et Chloé Lorenzi.
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