Berlinale | Entretien avec Margaux Fournier

Nommé au César du court métrage documentaire et au programme de la Semaine de la Critique à la Berlinale, Au bain des dames est une petite pépite réalisée par la Française Margaux Fournier. La cinéaste fait le portrait de quelques retraitées qui profitent des rayons du soleil sur une plage marseillaise. Margaux Fournier filme la parole mais aussi des corps libres. Elle signe une comédie irrésistible qui trouve le bon point de vue et apporte des nuances inattendues. Elle est notre invitée.


Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Joëlle et de la manière dont est née l’idée de réaliser un film autour d’elle ?

L’origine de ce film est d’abord une note que je m’étais écrite « les tournesol(les) », en référence à ces femmes qui, la peau tachetée et burinée par le soleil, tournent leurs transats en fonction de son orientation. C’est une image qui appartient aux paysages de mon enfance, assez commune, que j’ai beaucoup observée à Marseille, et pourtant largement absente des représentations.

Au départ, j’ai envisagé de faire une fiction. Je me suis vite heurtée à l’absence de comédiennes professionnelles de plus de soixante ans, qui plus est parlant avec un authentique accent marseillais. Si j’avais trop réfléchi à ce moment-là, mon film serait sans doute resté une note dans mon téléphone. Heureusement, une pincée d’inconscience et un soupçon de naïveté m’ont poussée à me lancer dans un casting sauvage. J’ai commencé par la plage du Bain des Dames, un peu par hasard, pour son nom. Joëlle et Régine sont les premières que j’ai approchées et j’ai eu un coup de cœur immédiat. Après un bref échange, Joëlle a exigé que je revienne filmer le lendemain ; elle m’a confié plus tard qu’elle pensait que c’était une blague, tant le fait qu’on puisse s’intéresser à elle lui semblait impossible. Face à l’évidence de cette rencontre (et à la menace !), je n’ai pas cherché plus loin…

En rencontrant le reste du groupe, j’imaginais faire un film choral, mais Joëlle s’est imposée peu à peu comme personnage principal. D’abord par son humour et son aisance, ensuite par la forme de mystère, de complexité, qui affleurait au détour de phrases chargées de non-dits. Cette part d’énigme est restée diffuse jusqu’au moment où elle m’a parlé de son passé et des violences conjugales subies. Ses confidences sont venues donner sens et forme à tout le reste, et il m’est apparu évident que le cœur du film se jouerait là, autour d’elle.



Comment avez-vous abordé la mise en scène des corps (et ici de corps qu’on voit peu au cinéma) dans Au bain des dames ?

C’est avant tout quelque chose de très organique qui s’est mis en place avec le chef opérateur Théo Vincent Suzzoni, car nous portions un regard commun sur ces femmes que nous trouvions profondément belles et naturellement cinégéniques. Il y a tout de même des moments plus construits, où la mise en scène est plus intentionnelle ; c’est le cas notamment de la séquence composée de fragments macro de corps, quasi photographiques, en plans fixes. L’idée, ici, était de créer une rupture, un moment suspendu pour être sûre que les spectateurs puissent se décentrer du flot de paroles continu et prendre le temps de regarder, de vraiment voir, la beauté de ces corps que l’on ne montre jamais.

La mise en scène des corps a été par ailleurs largement conditionnée par la question du consentement. Avant de filmer, j’ai demandé aux filles, qui pratiquent habituellement le monokini, si elles acceptaient que l’ensemble de leurs corps soit filmé. Certaines m’ont demandé de les prévenir avant de filmer afin de remettre le maillot, d’autres simplement de ne pas montrer leurs seins frontalement, à l’exception de Joëlle qui n’a émis aucune restriction. Cela a donc, bien évidemment, influencé de nombreux cadres, plans et choix de montage.

D’ailleurs, à partir de la première version définitive du film, mes productrices, Laureen Bolton et Audrey Smajda Iritz, et moi avons tenu à organiser une projection en salle avec l’ensemble du groupe afin de revalider leur consentement et d’identifier d’éventuels plans ou séquences qu’elles souhaiteraient voir retirés. Car entre consentir à être filmée et consentir à la manière dont son image sera ensuite donnée à voir sur grand écran, l’enjeu n’est pas le même, et la réception peut parfois s’avérer désagréable, voire violente. Finalement, aucune n’a demandé de modification. Au contraire, elles se sont trouvées belles et ont été étonnées d’avoir autant aimé se voir à l’écran !



Pouvez-vous nous en dire davantage sur la façon dont vous avez souhaité filmer la parole dans votre film ?

La parole était au cœur du film dès le départ, et je l’ai filmée comme une véritable matière, à la fois libre, vivante, mais aussi fragile. « De quoi peuvent-elles bien parler toute la journée, tous les jours, sur la plage, du matin au soir, été comme hiver ? » est la question qui m’a guidée et, au départ, la seule que je cherchais réellement à élucider. Avant même de rencontrer Joëlle et sa bande, je savais, en tant que Marseillaise, qu’il y avait de fortes chances pour que ces femmes soient, comme on dit chez nous, des bazarettes, et que le film serait avant tout un film de parole. Je n’avais donc aucun mal à imaginer une parole légère, spontanée, vive, pleine d’humour et de répartie. Mais face à son abondance, il a fallu être très attentifs, au tournage comme au montage, pour ne jamais tomber dans un « mauvais strip-tease » où l’on rirait d’elles et non avec elles, ni dans un film « best-of » de leurs meilleures blagues.

C’est finalement l’arrivée disruptive d’une autre forme de parole, une « parole chargée », qui a largement contribué à déplacer le film et ses enjeux mais aussi à nous permettre de trouver un équilibre. Après la première semaine de tournage, c’est au détour d’une conversation téléphonique que Joëlle m’a raconté les violences conjugales qu’elle avait subies. J’ai été à la fois surprise par cette confession et frappée par une forme d’évidence. Son récit, et celui de sa reconstruction, m’est apparu comme quelque chose d’essentiel, capable à la fois d’éclairer la complexité de sa personne et de dépasser le cadre strictement intime.

À l’heure où la parole des jeunes femmes se libère et où notre génération commence progressivement à intégrer l’idée que la honte change de camp, celle de nos mères et de nos grands-mères me semble encore rare, sans doute encore entravée par cette idée de honte. Je lui ai partagé ce sentiment, ce que cette parole pouvait avoir d’utile pour d’autres, et lui ai proposé d’en parler face caméra. Elle a immédiatement accepté. Nous sommes donc revenus tourner, et le dispositif de l’entretien s’est imposé naturellement, par sa simplicité et parce qu’il permettait de laisser toute la place à Joëlle et à son récit. Nous n’avons fait qu’une seule prise de quinze minutes, pour ne surtout pas dévoyer sa parole ni rendre cette épreuve encore plus difficile.

Une autre question mérite d’être évoquée au regard de la parole, surtout quand il s’agit d’une « parole chargée », mais je crois que cela marche aussi plus largement dans le documentaire ; c’est la question de la responsabilité. C’est une dimension dont je n’avais pas mesuré toute l’ampleur avant de filmer les confessions de Joëlle. Ce n’est qu’en repensant au film D’amore si vive de Silvano Agosti, que je me suis rappelée que la libération de la parole n’est pas toujours, à l’échelle individuelle, libératrice et qu’au contraire elle peut aussi être violente, voire dévastatrice. Dans ce film on trouve notamment le récit d’Anna, une prostituée qui parle de sa vie et détaille certaines expériences de violences et d’humiliation, le sourire aux lèvres, avant qu’un carton noir n’indique qu’elle s’est suicidée après avoir donné cette interview.

Au montage, nous avons donc travaillé avec cette conscience, en choisissant soigneusement certains moments et en en préservant d’autres. Mais surtout, nous avons maintenu une relation forte et une communication régulière avec Joëlle que ce soit immédiatement après l’entretien, puis après la première projection privée, la projection publique, et encore aujourd’hui. Car finalement, comme cela est dit dans Le Petit Prince : « on est responsables de ce qu’on apprivoise ».



Au bain des dames est un film solaire, drôle, très vivant – mais il porte en lui comme vous l’avez évoqué une histoire plus sombre. Comment avez-vous trouvé l’équilibre idéal entre les tonalités du film, est-ce une question qui s’est posée au montage ?

Malgré le témoignage, ma direction principale au montage a toujours été d’en faire un film à leur image, en tout cas celle qu’elles donnent à voir au monde, et donc un film globalement joyeux. En ce sens, c’est la notion de flamboyance qui nous a guidés. Au-delà d’être un trait que je considère comme profondément méridional, la flamboyance correspond à un mouvement par lequel l’extraversion masque, souvent presque à parts égales, des blessures plus profondes. L’enjeu n’a donc jamais été de forcer le contraste entre « le soleil et l’ombre » mais de laisser l’un contenir l’autre et se révéler progressivement.

Ce qui m’intéresse, finalement, ce n’est pas la tonalité dramatique en soi, mais ce qui surgit de la rupture de ton, ce moment où le rire se fissure, où quelque chose bascule physiquement chez le spectateur. En ce sens, il me semble que la tonalité comique permet justement de créer un espace de confiance et de lâcher-prise tel que le basculement vers le dramatique devient plus fort, plus troublant, et sans doute plus efficace sur le plan émotionnel et empathique. On s’est d’ailleurs rendu compte que cette rupture avait aussi une fonction dramaturgique intéressante : ce n’est pas tant Joëlle en tant que personnage qui, au sens classique, connaît une évolution fondamentale au fil du film, mais le regard du spectateur. Il se transforme et laisse émerger une conscience plus lucide et une perception plus complexe et empathique dans son rapport à l’autre.

Au regard de cette question d’équilibre, la fin du film a d’ailleurs été un véritable sujet de discussion au montage. Il existait une séquence où Joëlle rentrait seule chez elle après la plage. Nous avons d’abord essayé de la placer à la fin du film, comme pour clore cette longue journée. Mais il ne m’a finalement pas semblé juste de conclure sur cette image, de la montrer dans cet espace trop étroit pour elle. Nous l’avons ensuite déplacée au milieu du film, le scindant ainsi en deux journées, afin de montrer l’appartement comme un simple lieu de transition, où elle mange et dort, avec pour seule hâte celle de repartir à la plage à la première heure.

Mais, finalement, nous avons décidé de la supprimer. D’abord parce que l’appartement n’est pas le lieu qu’elle choisit pour être ; ce lieu, c’est la plage. Mais aussi parce que cette scène aurait pu symboliquement et injustement donner un sentiment négatif d’échec et susciter la pitié chez le spectateur, ce qui est impensable quand on connaît Joëlle et la force mise dans sa reconstruction. Nous avons donc imaginé la dernière partie du film, après le témoignage, comme une forme de happy ending qui, sans balayer la confession précédente, donne à voir que la vie continue malgré tout, et qu’une reconstruction est possible. La scène des jeunes vient quant à elle ouvrir sur un espoir intergénérationnel, comme une forme d’optimisme quant à l’évolution des mentalités et à l’idée de faire société.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Mon regard s’est construit pendant longtemps de manière assez instinctive au gré de l’envie de voir un film ou non. J’ai donc des filmographies assez lacunaires et pas vraiment de cinéaste de référence. Je pense d’ailleurs que les références ne sont pas toujours une bonne chose car elles peuvent finir par écraser. D’ailleurs, je suis convaincue que ce qui m’a aidée pour Au bain des dames, a justement été le fait d’avoir très peu de références en documentaire avant d’en faire un. Il y avait quelque chose de très autorisateur, un endroit où j’étais totalement libre car je ne connaissais pas les attentes, ni les codes à respecter. Même si in fine le documentaire reste en soi un genre très libre !

Mais pour revenir à la question de l’inspiration, il y’a une phrase que j’ai lue il y a quelques semaines et qui m’a vraiment parlé. Elle est de Jean-Christophe Meurisse, dont j’apprécie beaucoup le travail, au cinéma comme au théâtre, notamment dans sa collaboration avec Les Chiens de Navarre. A propos de son dernier spectacle I Will Survive (que je recommande), dans une interview donnée à La Villette, il dit : « Selon moi, l’humour n’a de sens que s’il s’enracine dans un terrain sensible, émotionnel. Le rire touche juste quand il affleure à la lisière de la tragédie (…) Je cherche de plus en plus ce frisson qui surgit là où le désespoir flirte avec le burlesque ».



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 27 janvier 2026. Un grand merci à Catherine Giraud.

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