L’année 2025 a été une nouvelle fois très riche en courts métrages remarquables. Beaucoup d’autres (évoqués tout au long de l’année sur Le Polyester) auraient pu figurer dans ce dossier : nous nous sommes limités à 20 pépites diverses et variées.

• Capitol Limited | Lily Ekimian Ragheb & Ahmed T. Ragheb (États-Unis)
L’histoire : Un voyage en train, un mariage et une tragédie.
Pourquoi on l’aime : Comment construire un récit en 2 minutes, générique compris ? Le duo de cinéastes Lily Ekimian Ragheb & Ahmed T. Ragheb se lance un défi encore plus grand en déployant des événements extraordinaires durant ces 120 secondes. Le résultat, dénudé et radical, est d’une frénésie presque comique mais aussi d’un minimalisme mystérieux. A l’ombre géante du monde, ces événements sont passés en un instant.

• Children’s Day | Giselle Lin (Singapour)
L’histoire : Xuan est une élève de primaire dans une école pour filles. Son père est autoritaire et distant, tandis que sa mère est très occupée par son nouveau bébé. Effacée et réservée, Xuan est souvent intimidée et négligée par ses deux sœurs aînées comme ses camarades. Un jour, elle se lie d’amitié avec Maggie, une fille gentille mais privilégiée, et les deux forment un lien discret.
Pourquoi on l’aime : Dans Children’s Day, la Singapourienne Giselle Lin (lire notre entretien) explore l’émouvant contraste qui se trouve entre le cocon rose dans lequel vivent des jeunes filles et les cruautés qu’elles doivent affronter, à la maison ou à l’école. Avec une poignante sensibilité, Giselle Lin déjoue les recettes du récit d’apprentissage dont les protagonistes devraient fatalement apprendre à s’endurcir pour affronter le monde : au contraire, Xuan apprend avant tout à accepter et chérir sa propre sensibilité.

• Dieu est timide | Jocelyn Charles (France)
L’histoire : Lors d’un voyage en train, Ariel et Paul s’amusent à dessiner leurs plus grandes peurs lorsque Gilda, une étrange passagère, s’invite dans leurs confidences. Son expérience de la peur ne semble néanmoins pas aussi innocente que leurs dessins.
Pourquoi on l’aime : C’était l’un des sommets de la dernière édition du Festival de Cannes. Avec son court métrage d’animation Dieu est timide, le Français Jocelyn Charles (lire notre entretien) compose une captivante exploration de la peur, visuellement très inspirée et d’une réjouissante imprévisibilité. Quel niveau d’imprévisibilité ? Pensez à l’iconique Danièle Evenou plongée dans des visions glaçantes et hallucinées à la Junji Ito. Dieu est timide est présélectionné pour le César du court d’animation.

• Equal Dust | Jani Peltonen (Finlande)
L’histoire : Un exercice nucléaire de l’OTAN, un plan-séquence de 12 minutes et les candidat.e.s finlandaise.s du Concours Eurovision de la chanson se superposent dans une nuit de novembre 1983 à Helsinki.
Pourquoi on l’aime : Quel rapport entre l’irrésistible pop à synthétiseurs de la diva pop finlandaise Vicki Rosti et les vestiges d’une menace nucléaire post guerre froide ? Plus que vous ne le pensez. Entièrement composé d’images VHS sorties d’une autre époque, ce documentaire aux airs d’angoissante science-fiction vintage parvient à combiner harmonieusement la fantaisie et le plus grand sérieux, pour un résultat qui ne ressemble qu’à lui-même.

• Glasses | Joung Yumi (Corée du Sud)
L’histoire : Yujin casse ses lunettes et se rend chez un opticien. Pendant l’examen de vue, elle voit une maison dans un champ et s’y retrouve transportée.
Pourquoi on l’aime : Figure majeure de l’animation mondiale, la Coréenne Joung Yumi (lire notre entretien) se distingue par ses films aussi simples qu’énigmatiques, aussi épurés que vertigineux, tels que House of Existence, The Waves et Circle. Elle a présenté à la Semaine de la Critique l’un des chefs d’œuvre du Festival de Cannes avec Glasses. Minimaliste et détaillé, habité par un magnétique sentiment d’inquiétude, Glasses est d’un bouleversant surréalisme. Comment se plonger en soi, et comment se consoler ? La réalisatrice apporte une réponse éminemment poétique dans ce bijou.

• Koki, Ciao | Quenton Miller (Pays-Bas)
L’histoire : L’autobiographie de Koki, le cacatoès de Tito.
Pourquoi on l’aime : Vous avez demandé un ovni ? C’est Koki le cacatoès qui va vous répondre. Dans Koki, Ciao, Quenton Miller (lire notre entretien) donne la parole au perroquet de Tito et retrace, à partir de photographies, une Histoire composée de dictateurs variés. Pendant ce temps, le volubile oiseau traverse le temps, nous fait part de ses pensées, mais insulte aussi vos mères. Il faudra faire fort pour être plus fou que cette drôle d’étrangeté surréelle – et bien réelle.

• L’mina | Randa Maroufi (Maroc)
L’histoire : Jerada est une ville minière au Maroc où l’exploitation du charbon, bien que officiellement arrêtée en 2001, se poursuit de manière informelle jusqu’à aujourd’hui.
Pourquoi on l’aime : L’mina a été couronné par le Prix Découverte en compétition à la Semaine de la Critique. La réalisatrice marocaine Randa Maroufi propose une audacieuse écriture documentaire dans ce très singulier court métrage qui mêle en un enrichissant dialogue films Super 8, maquettes et reconstitutions. Maroufi filme de manière bluffante une immersion au cœur d’une mine, et trouve avec personnalité la meilleure perspective pour mettre en scène le réel. L’mina est un film d’une ambition gratifiante, qui possède une puissante résonance politique tout en posant de très bonnes questions de cinéma.

• Loynes | Dorian Jespers (Belgique)
L’histoire : Liverpool, au XIXe siècle, un drame judiciaire kafkaïen raconte le procès d’un cadavre qui n’a ni nom ni passé. Des dizaines de personnes se sont rassemblées pour cette cérémonie absurde.
Pourquoi on l’aime : Où sommes-nous ? Voilà la première question que l’on se pose lors des premiers instants de Loynes. Et ce n’est pas la seule fois que cette question va se poser. Dans Loynes, on assiste à un jugement, dans un tribunal où tout le monde semble dingue – imaginez le procès à la fin d’Alice au pays des merveilles, mais en prises de vue réelles. Réelles ? L’image étrangement cotonneuse questionne ces visions insensées. Dans ce tourbillon chaotique où personne ne sait ce qu’il fait, le Belge Dorian Jespers (lire notre entretien) filme l’Histoire et le monde comme un cercle fou où rien ne change jamais. Une vision stupéfiante qui se distingue comme l’un des meilleurs courts de l’année.

• Mother’s Child | Naomi Noir (Pays-Bas)
L’histoire : Mère aimante et soignante à plein temps, Mary vit chaque jour comme un combat. Elle a du mal à comprendre pleinement les besoins de son fils en situation de handicap. Patauger dans le désordre bureaucratique qui accompagne la prestation de soins l’isole, la prive de soutien et de sommeil. Après avoir reçu un nouveau coup dur de la part d’un administrateur obtus, la réalité commence à devenir floue.
Pourquoi on l’aime : Mother’s Child est porté par une animation surprenante et anguleuse dont les silhouettes dramatiques évoquent Egon Schiele et suggèrent une violence même quand celle-ci est absente à l’écran. La Néerlandaise Naomi Noir (lire notre entretien) signe une merveille surréaliste et profondément humaine, qui compte parmi les tout-meilleurs films vus dans l’excellente compétition courts de la Berlinale.

• Les Oiselles | Thibaud Renzi (France)
L’histoire : Sam fait le portrait documentaire de sa tante, Danièle, une légende dans la famille. Danièle est lesbienne. Dans les années 70, elle faisait partie d’un groupe homosexuel révolutionnaire. Sam revient sur une action qu’elle et ses camarades ont mené dans la cathédrale d’Évreux, en 1976.
Pourquoi on l’aime : Les Oiselles débute avec l’échelle modeste d’un reportage familial, mais propose un slalom plus ambitieux qu’il n’y parait autour d’archives vraies ou inventées. Ce jeu de pistes narratif aux artifices assumés et charmants témoigne d’une manière inventive, chaleureuse et politique à la fois de continuer à faire vivre les vécus queer (joyeux, solitaires ou parfois déjà très subversifs) des générations qui nous ont précédé.es.

• Peninsula | David Gašo (Croatie)
L’histoire : Un week-end dans le parc municipal est consacré à des activités récréatives. Pendant 20 minutes, plusieurs hommes cherchent un moyen de passer le temps dans un lieu de drague, situé au cœur d’un petit bosquet péninsulaire.
Pourquoi on l’aime : Le soleil dans le ciel bleu, les bruits de fête au loin. Mais tout se passe pourtant ici, juste là : dans un bois ombragé devenu lieu de rencontres entre hommes. La caméra fixe reste à distance, on ne voit pas forcément mais on ressent (presque) tout. Le film a cette tension propre au va-et-vient du cruising, le temps se déroule jusqu’à ce qu’une limace glisse sur l’objectif de la caméra. Loin du monde, et pourtant on est persuadé que le centre du monde est là.

• Primary Education | Aria Sánchez & Marina Meira (Cuba)
L’histoire : La voix de Daniela doit être complètement reposée avant qu’elle puisse l’utiliser à nouveau. Les adultes étant incapables de gérer la situation, ses camarades de classe voient là l’occasion rêvée de la faire taire pour de bon.
Pourquoi on l’aime : On croit voir d’où vient et où va ce récit de fillettes mises en concurrence comme dans 1001 récits écoliers. Il y a pourtant une énigme étrange et magnétique derrière Primary Education, comédie cruelle et absurde traversée par une tension horrifique sous-jacente. Ce lieu vide et défraichi semble aspirer quelque chose des fillettes, petites chanteuses réduites au silence et poupées figées au rictus glaçant.

• Skin on Skin | Simon Schneckenburger (Allemagne)
L’histoire : Brutal mais parfaitement impersonnel, presque stérile. Tel est l’abattoir où les vies de deux hommes (Jakob le gardien de sécurité Jakob et Boris l’employé) se rencontrent. Dans cet endroit où les animaux sont transformés en viande, une autre forme de mal grandit, le type de mal qui se joue entre les gens.
Pourquoi on l’aime : Faire cohabiter le romantisme poignant d’une romance gay impossible et l’analyse sociale cinglante d’un abattoir où sont exploités des réfugiés ? Une telle harmonie semblait inatteignable sur le papier mais l’écriture à la fois économe, incisive et nerveuse permet à ce film coup de poing réalisé par Simon Schneckenburger (lire notre entretien) d’atteindre des sommets.

• Slet 1988 | Marta Popivoda (Allemagne)
L’histoire : La danseuse Sonja Vukićević, 74 ans, évolue dans des espaces socialistes-modernistes, en écho au dernier spectacle de masse en Yougoslavie. Mêlé au journal tenu par une adolescente de 1988, le film retrace le passage du collectivisme socialiste au nationalisme émergeant.
Pourquoi on l’aime : Remarquée avec son passionnant Landscapes of Resistance, la Serbe Marta Popivoda se plonge à nouveau dans les fantômes de l’Histoire avec ce qui, à première vue, ressemble à une simple célébration. Mais nous sommes à l’avant-veille de la guerre dans la désormais ex-Yougoslavie et, au bord du volcan, tout semble hanté : les danses en VHS, le journal d’une adolescente, les plan architecturaux d’aujourd’hui. Et à l’image de Landscapes, le passé violent ne semble jamais si lointain.

• Somewhere in Time, River and Stone | Paulie Huang Chih-chia (Taïwan)
L’histoire : Stone et River sont toujours ensemble, depuis plusieurs vies antérieures. Dans cette vie, elles ne se sont pas encore reconnues. Aujourd’hui, Stone emmène River faire de la spéléologie dans une grotte.
Pourquoi on l’aime : Réalisé par la monteuse de Hou Hsiao-Hsien, ce court magique propose l’une des combinaison les plus imprévisibles et dépaysantes de l’année. Imaginez les Reinette et Mirabelle de Rohmer plongées dans un voyage merveilleux à la Apichatpong Weerasethakul au centre de la terre et des vies antérieures, mais version comédie musicale et avec un soupçon d’écho à the Decsent. Une pépite onirique encore inédite en France, dont le moteur consiste avant tout à être joyeuse.

• Souvenirs du Mont-Salomé | Lionel Ueberschlag (Belgique)
L’histoire : Salomé, acousticienne, est appelée dans un petit village des Vosges. Équipée de son enregistreur et de ses micros, elle mène une enquête sur de mystérieuses sonorités qui incommodent les habitants depuis des mois. Mais Salomé s’apprête à découvrir un monde invisible, trace du présent et du passé…
Pourquoi on l’aime : D’où vient ce son dans le bois ? A-t-il une origine extraterrestre, cache t-il un secret préhistorique ? Le Belge Lionel Ueberschlag use habilement de l’hésitation fantastique dans ce film à mi-chemin entre Memoria de Weerasethakul et La Montagne de Salvador. Enveloppé par la forêt et ses couleurs, le film porte une attention particulière à la nature dont il prend le pouls. Il en résultat un sentiment de communion aussi pudique que bouleversante.

• Their Eyes | Nicolas Gourault (France)
L’histoire : Their eyes explore le quotidien de travailleur.se.s du Venezuela, du Kenya et des Philippines, annotant encore et encore des images pour des voitures autonomes américaines. Ils façonnent ainsi la manière dont les machines voient un monde dont ils sont eux-mêmes exclus.
Pourquoi on l’aime : Que font les protagonistes de Their Eyes ? On découvre peu à peu, pixel après pixel, la tâche que ces « petites mains » exécutent depuis l’autre bout du monde pour un géant de l’électronique : cartographier détail après détail des lieux qu’ils n’auront jamais l’occasion de voir de leur propres yeux. Nicolas Gourault (lire notre entretien) compose un puzzle passionnant qui dévoile progressivement un monde secret et une réalité sociale invisible. Dans son basculement final, le film provoque un vertige qui fut l’un des moments forts de cette année.

• Through Your Eyes | Nelson Yeo (Singapour)
L’histoire : Quatre protagonistes se retrouvent dans une mystérieuse boite de nuit.
Pourquoi on l’aime : Après s’être déjà également distingué avec Durian, Durian qui figure dans notre dossier des meilleurs courts métrage du Festival de Rotterdam 2025, le Singapourien Nelson Yeo (lire notre entretien) a fait coup double avec le flamboyant Through Your Eyes, en compétition à la Berlinale. Dans ce film aux couleurs chatoyantes, les clients et travailleurs d’un night club mélancolique semblent cacher un secret fantastique – à moins qu’il ne soit question du secret renfermé par le lieu en lui-même? La bande sonore est enveloppante et les idées visuelles sont séduisantes dans cette petite perle imprévisible.

• Tulip-chan | Saki Watanabe (Japon)
L’histoire : Lorsqu’une fillette s’approche d’elle et prétend être sa fille venue du futur, une femme se replonge dans ses souvenirs d’enfance.
Pourquoi on l’aime : Ce n’est pas faire insulte à ce projet de fins d’études, signé par la Japonaise Saki Watanabe, que de dire qu’il est volontairement laid. Ce style archi-brut crée à la fois un sentiment d’angoisse mais aussi un climat d’absurdité comique. Watanabe relève de manière surprenante le pari de composer un récit d’une grande ambition narrative, riche de ses différentes tonalités, à partir d’outils visuels volontairement limités.

• Unleaded 95 | Emma Hütt & Tina Muffler (Autriche)
L’histoire : Aino célèbre son enterrement de vie de jeune fille. Toni travaille à la station-service et a eu une courte relation avec Aino. Lolly a déménagé, mais couche toujours avec la mère d’Aino lorsqu’elle revient dans sa ville natale.
Pourquoi on l’aime : Boire ou conduire, pourquoi choisir ? Le chaos, l’ivresse, les plans culs interdits et l’envie de casser la gueule à des mecs s’entrechoquent dans cette comédie dingue et dangereuse située dans une station service uniquement peuplée de lesbiennes. Un sens jubilatoire de la provocation et des coups de virages imprévisibles font de ce court l’un des sommets fous de la dernière édition du Festival de Locarno.
Nicolas Bardot & Gregory Coutaut
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