Fipadoc | Critique : Zone grise

En huis clos dans une école de police, Zone grise se propose d’interroger la vocation des jeunes recrues qui ont choisi de se mettre au service de la population. L’anonymat imposé est respecté grâce à des logiciels issus des bases détournées de la vidéosurveillance, afin de livrer ici une vérité qui nous est inaccessible, celle de l’institution.

Zone grise
France, 2025
De Liza Guillamot

Durée : 1h15

Sortie : –

Note :

POLICE PARTOUT, JUSTICE NULLE PART ?

Dans une école de police, on rappelle aux jeunes recrues qu’elles devront « agir avec le discernement que le citoyen attend de tout dépositaire de l’autorité publique », et ont le « devoir d’être exemplaires ». A l’heure où la France a été épinglée par Amnesty International, l’ONU ou le Conseil de l’Europe en raison de ses violences policières, et alors que la récente vidéo de Sainte-Soline, enregistrant des actes et des phrases d’une violence hors-sol, devrait être un scandale d’État, les propos tenus au début de Zone grise font grincer des dents. Voilà néanmoins ce qu’explore la Française Liza Guillamot dans son documentaire : dans une institution si impopulaire et qui travaille régulièrement à l’être, comment le sang neuf peut apporter un changement ?

Au fil de ce premier long métrage dévoilé en compétition à Entrevues Belfort, Guillamot filme la pédagogie au quotidien. Ce peut-être apprendre à entrer dans un bureau à travers une scène qui ressemble à une étrange chorégraphie minimaliste, apprendre à se servir d’une arme, mais aussi… apprendre à ne pas adopter de comportements discriminants. Cela s’enseigne, comme on doit rappeler à un jeune homme que le contrôle d’identité avec comme critère l’apparence physique est interdit. Cette naïveté pourrait avoir un ton un peu léger, mais très vite on enseigne des coups « qui font mal et qui ne laissent pas de trace », et l’on sait que les comportements problématiques peuvent avoir des conséquences graves.

Il y a du boulot : Guillamot filme les jeux de rôles auxquels succèdent des témoignages concernant des situations dramatiques réelles. Les propos misogynes s’enchainent : une première femme est jugée hystérique, une seconde est jugée hystérique, une troisième est soupçonnée de mentir sur des violences dont elle serait victime. Liza Guillamot raconte un possible laboratoire de la violence, de son système, de sa perpétuation. Elle dépeint pourtant des jeunes gens qui sont parfois encore un peu enfants, et qui veulent jouer lors des pauses. Il y a de la place pour l’enseignement, et il y a ici ou là un espoir d’une nouvelle mentalité, notamment lorsque de jeunes recrues confient être choquées par… les propos racistes de leurs collègues plus expérimentés.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? » : au fil de leur apprentissage, les jeunes enfilent une tenue, suivent un rituel. Ils et elles doivent laisser quelque chose de leur individualité. Les protagonistes doivent rester anonymes et le dispositif de Zone grise a ceci de fascinant que tous les visages sont modifiés numériquement. Cela semble un temps indécelable, avant qu’une vibration à l’image nous rappelle qu’on observe un masque. Le masque que les jeunes prennent en devenant quelqu’un d’autre, le masque impartial de la loi, mais peut-être celui de l’impunité. L’empêchement dans ce récit (l’impossibilité de filmer les vrais visages des protagonistes) devient un captivant outil de réflexion concernant les zones grises de son sujet.

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par Nicolas Bardot

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