1949. George Orwell termine ce qui sera son dernier mais plus important roman, 1984. ORWELL : 2+2=5 plonge dans les derniers mois de la vie d’Orwell et dans son œuvre visionnaire pour explorer les racines des concepts troublants qu’il a révélés au monde dans son chef-d’œuvre dystopique : le double discours, le crime par la pensée, la novlangue, le spectre omniprésent de Big Brother… des vérités sociopolitiques qui résonnent encore plus puissamment aujourd’hui.
Orwell : 2+2=5
États-Unis, 2025
De Raoul Peck
Durée : 2h00
Sortie : 25/02/2026
Note : ![]()
MAIS RIEN N’A DE SENS, ET RIEN NE VA
« 2+2=5 » : c’est un sophisme que le Britannique George Orwell a utilisé dans son roman phare 1984, c’est une formule qu’il avait en fait déjà utilisée des années auparavant, et celle-ci donne son titre au nouveau documentaire réalisé par l’Haïtien Raoul Peck. « 2+2=5 », ce sera une vérité lorsque le leader le décidera : voilà qui était un avertissement en 1949, et qui est parfaitement à l’ordre du jour en 2025. S’il explore la riche existence de George Orwell, le long métrage de Raoul Peck se penche davantage sur ses écrits prophétiques, qu’il s’agisse évidemment de 1984 mais aussi de ses mémoires et pensées transmises à l’écran par la voix de l’acteur Damian Lewis.
Orwell a lui-même appartenu à un système oppressif en intégrant dans les années 20 la police impériale en Birmanie. La famille d’Owell venait de la moyenne bourgeoisie anglaise et l’auteur a pu être témoin lui-même d’une lutte des classes qui ressemble à une guerre. Mais sa lucidité vient aussi de son imagination, avec un ultime roman sur les totalitarismes, la manipulation de la vérité, le négationnisme, le matraquage de la propagande. Orwell est devenu un adjectif, orwellien était un futur craint, il semble désormais être un lamentable présent. Orwell : 2+2=5 est un kaléidoscope d’horreurs dont la démarche tentaculaire rappelle celle d’Irradiés, du Franco-Cambodgien Rithy Panh. On peut parfois se perdre dans ce gigantesque labyrinthe qui parcourt le monde et les décennies, mais c’est aussi le pari d’un film qui n’est pas scolaire et didactique ; Peck garde ici le public actif par son travail sur le montage et ses analogies.
De multiples sources sont utilisées pour illustrer la pertinence future des écrits d’Orwell : littéralement, des adaptations cinématographiques de l’auteur, ou des films qui, en apparence seulement, n’ont rien à voir avec lui (de… M3GAN à Poetic Justice), mais aussi des images d’archives documentaires ou des reportages contemporains. Orwell « expose un mensonge, attire l’attention sur ». L’autoritarisme peut faire dire ce qu’il veut au passé et au présent : falsification de l’Histoire, disparition de la vérité objective, mots entièrement vidés de leur sens. Les armes en Irak pour justifier la guerre de Bush Jr, l’absence de Rohingyas au Miyanmar prétendue par un représentant du pouvoir pour justifier qu’il n’y a aucun problème, chrétiens victimes de génocide comme martelé par Meloni, n’importe quel mensonge sortant de la bouche de Trump : ce langage est celui du totalitarisme, qui fonctionne comme une théocratie.
C’est un langage absurde dans 1984, glaçant de réel de nos jours : « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». Raoul Peck dépeint comment tous les porcs de la Terre, comme s’ils avaient été imaginés par Orwell, corrompent la pensée par le langage, maintiennent un statu quo puisqu’ils détiennent tout (et de plus en plus). Ce n’est pas seulement l’affaire de politiques en place ou de milliardaires fascistes : Peck à travers Orwell raconte la média-ocratie, le relai de la parole officielle par des présentateurs-robots (qui peuvent, ad nauseam, répéter la même phrase sur une chaîne d’extrême-droite). Orwell le suggérait hier, Bourdieu ajoute sa pièce dès 1988, aujourd’hui la Prix Nobel de la Paix philippine Maria Ressa avertit contre la merdification accélérée d’Internet et des informations qui y circulent librement.
Voilà qui, de guerre en guerre, au moment où l’extrême-droite américaine rêve de brûler des livres qu’elle a interdits, où le faux langage est devenu images générées par IA, pourrait déprimer le plus jovial des spectateurs. Mais au-delà de la confiance que Peck accorde au public en l’impliquant dans sa narration, le cinéaste laisse aussi une porte ouverte : celle de la décence et des valeurs morales comme salut, celle surtout du pouvoir politique puissant de la masse prolétaire.
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par Nicolas Bardot
