Le Suisse Silvan Zürcher vient au Festival de La Roche-sur-Yon avec une double casquette : en tant que membre du jury de la compétition Nouvelles Vagues, dédiée aux films « inattendus, surprenants et qui ont le goût du risque », mais aussi en tant que producteur du brillant Le Moineau dans la cheminée. Réalisé par son frère Ramon (avec qui il a co-réalisé La Jeune fille et l’araignée), Le Moineau… est un portrait familial où se déploie un passionnant chaos. Ce film est encore inédit dans les salles françaises. Silvan Zürcher est notre invité.
Tu présentes au Festival de La Roche-sur-Yon Le Moineau dans la cheminée, film réalisé par ton frère Ramon et que tu as produit. Qu’est-ce qui a présidé au choix du titre de ce film ?
Au début du film se trouve bel et bien une scène où un moineau enfermé dans une cheminée parvient à s’échapper. Quand Ramon a écrit le scénario, il savait dès le départ qu’il s’agirait d’un voyage, d’un développement pour la protagoniste, au contraire de notre premier film L’Étrange petit chat qui était plutôt le portrait statique d’une famille. Ici il s’intéressait à une évolution, presque une révolution. L’image de ce moineau incapable de s’envoler soulignait parfaitement ce qu’il considérait comme l’âme de cette histoire, à savoir qu’une famille peut aussi devenir une prison.

Sur votre précédente collaboration, La Jeune fille et l’araignée, tu officiais aussi en tant que coréalisateur, quel bilan tires-tu de cette expérience ?
On a dit qu’il s’agissait d’une coréalisation pour simplifier mais c’était un schéma un peu plus particulier, j’étais davantage comme un premier assistant réalisateur. On a divisé le travail ainsi : Ramon parlait aux acteurs, moi aux costumières et aux autres départements artistiques. La division était concrète. Quand on dit qu’il s’agit d' »un film de Ramon et Silvan Zurcher » les gens pensent qu’il s’agit d’une coréalisation, mais on tenait quand même à l’appeler ainsi et on ne le regrette pas.

Comment s’est opérée la répartition des tâches entre vous deux sur ce troisième film ?
De façon fluide. Ramon a étudié la réalisation et moi la production, et nous écrivons tous les deux des scénarios indépendamment chacun de notre coté. Je suis actuellement en train d’écrire un nouveau scénario et il est bien probable qu’on finisse par en faire une vraie coréalisation cette fois, différemment de La Jeune fille et l’araignée. Nous changeons de recette de film en film et cela permet de rester dynamique.

Les trois films que vous avez créés ensemble sont souvent regroupés sous l’appellation Trilogie animalière. Est-ce que ce futur projet va rester dans une veine similaire ou bien en avez vous fini avec ce bestiaire ?
On n’avait pas du tout prévu à la base d’en faire une trilogie animalière. D’ailleurs nous n’avons décidé d’appeler le premier film L’Étrange petit chat qu’après l’avoir terminé. Quand j’ai écrit La Jeune fille et l’araignée et Ramon a écrit Le Moineau dans la cheminée, on a vite réalisé qu’ils possédaient des similarités en ce qui concerne la forme et les sujets, le temps réel, la caméra statique… C’est là qu’on a commencé à les envisager comme des films d’une même famille. Maintenant que cette trilogie est bouclée, on profite du sentiment d’être libre. On se réjouit de raconter des univers avec davantage de lieux, de décors, des temporalités plus vastes, des ellipses. Par exemple, je suis en train de développer un récit qui flirte avec le thriller érotique. Plus précisément il s’agira de l’étude d’une relation mais narrée à travers des codes proches de ce genre de films. Ramon par contre est en train de développer un récit d’apprentissage où des adolescents vont créer une société utopique, ce sera très différent d’un film du genre.

Le décor est un élément central de votre travail, et particulièrement dans Le Moineau dans la cheminée. Comment êtes-vous parvenu à composer ce décor idéal évoquant autant une chaumière de conte de fée qu’une prison?
On a dû composer avec certaines limites, notamment la nécessité de trouver une maison située dans le canton de Berne, on ne pouvait dépenser notre argent que là-bas. La Jeune fille et l’araignée avait été filmé dans un studio que nous avons construit nous-mêmes et cette fois-ci on voulait travailler avec un décor préexistant puisque le passé du lieu était fondamental pour le récit. Après tout, le récit flirte avec le sous-genre qu’est le film de maison hantée. Et puis il faillait un terrain qui permette une opposition entre la maison principale et une cabane au fond du jardin, qui puisse servir d’espace antisocial où un individu peut se réfugier avec ses propres désirs, isolé du reste de sa famille. Le film travaille un certain enfer et nous souhaitions contrebalancer cela avec un lieu idyllique, car nous préférons les contrastes à la monotonie. Nous sommes très contents d’avoir trouvé ce coin de paradis.

En parlant de contraires forts, qu’est-ce qui vous a amenés à inclure ici cette scène très brusque d’automutilation fantasmée, sans doute la vision la plus horrifique de votre filmographie ?
Quand on écrit, les violences physiques et psychologiques exercent sur nous une force d’attraction à laquelle il est difficile de réchapper. On aime faire croire qu’on est des chéris, mais en écrivant on découvre qu’on est des monstres. Déjà dans L’Étrange petit chat, on a avait déjà écrit des scènes de cauchemars autodestructifs, mais on s’était en quelque sorte autocensuré en se disant qu’on préférait rester un position d’observation plutôt que de plonger à l’intérieur de la psychologie des personnages. Avec le deuxième film, on s’est autorisé à plonger dans des espaces plus subjectifs et on n’a pas résisté à l’envie de s’approcher de certains trucs psychosexuels imaginaires et surréels. Pour Le Moineau dans la cheminée, on a plongé encore plus loin. Ce qui identifie le personnage de Johanna c’est d’avoir un corps très dynamique. Pas seulement parce qu’elle aime la danse mais parce qu’elle a choisi d’entrer en guerre contre le statisme de sa mère. Or, elle sait que son rhumatisme la condamne à finir paralysée et c’est comme si son propre corps entrait en guerre contre elle, nous avons voulu traduire cette angoisse.

C’est la première fois que vous travaillez avec une actrice de renommée internationale, comment s’est passée cette collaboration avec Maren Eggert (J’étais à la maison, mais…, I’m Your Man…) ?
C’était très agréable, elle est très intelligente comme actrice, elle sait ce dont elle a besoin pour être juste et avoir un terrain sur lequel s’exprimer, elle a beaucoup d’expérience. Elle était aussi très généreuse. Le film est un ensemble dont le personnage de Karen est au centre mais même s’il y a une révolution, ce sont les autres autour d’elle qui sont dynamiques. Tout le statisme de son personnage, c’était très exigeant pour elle, devoir cacher beaucoup, devoir garder sa tension intérieure, surtout face à des personnages plus impulsifs, ça n’a pas du être facile.
Ce n’est pas la première fois que tu es invité au Festival de La Roche-sur-Yon mais cette fois-ci tu es présent en tant que membre du jury de la compétition Nouvelles Vagues. Qu’espères-tu de cette expérience ?
Je me réjouis beaucoup de nos discussions avec Bas Devos et Judith Revault d’Allonnes, de nos expériences avec les films et aussi avec les spectateurs. La Roche-sur-Yon est assez concentré, ce n’est pas une ville immense dans laquelle on peut se perdre, on sait tout de suite qui est spectateur ou spectatrice et cela crée une dynamique idéale pour les rencontres et les échanges. Il n’y a pas trop de distractions, c’est vraiment un festival modèle.
Entretien réalisé le 15 octobre 2025 par Gregory Coutaut. Un grand merci à Estelle Lacaud.
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