Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché, fait la connaissance d’Agnes, jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. Mais c’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef d’œuvre universel.
Hamnet
Royaume-Uni, 2025
De Chloé Zhao
Durée : 2h05
Sortie : 21/01/2026
Note : ![]()
LA BONNE ÉPOUSE
Il y a suffisamment de trous dans la biographie de William Shakespeare pour y laisser rentrer bien des fantasmes sur sa vie. Il y en a encore davantage dans l’existence de son épouse Anne Hathaway. Dans son roman Hamnet, couvert de lauriers lors de sa sortie il y a quelques années, l’autrice britannique Maggie O’Farrell faisait le récit imaginaire de la vie familiale de Shakespeare, axé principalement sur Hathaway et leurs enfants. Anne y est devenue Agnes, William Shakespeare n’est pas nommé (il finit par l’être dans l’adaptation de Chloé Zhao, mais très tardivement). C’est d’eux dont il est question, mais le texte d’O’Farrell comme le film de Zhao prennent du recul et profitent de la liberté que celui-ci permet.
Que sait-on de la vie de l’épouse de Shakespeare ? Cette question n’est pas formulée correctement, car Agnes n’est pas l’épouse de, elle n’est la particule de personne, elle est ici son propre personnage. Elle communique avec la nature, elle dresse des faucons, elle serait fille de sorcière – d’elle aussi on peut faire des légendes. Zhao et O’Farrell ont composé un personnage riche de nuances, interprété de manière impressionnante par Jessie Buckley qu’on a pu apprécier ces dernières années dans Je veux juste en finir de Charlie Kaufman ou Men d’Alex Garland. Elle apporte charisme et densité à ce personnage de l’ombre, restée confinée dans l’ombre du monde comme bien des femmes. Le regard de la cinéaste se tourne vers elle, la gloire de Shakespeare reste longtemps hors champ, à peine un lointain tumulte. A l’échelle d’une vie quotidienne et des drames qui peuvent la ponctuer, Hamnet déjoue les clichés du grand génie – raconter la puissance d’Agnes c’est aussi dépeindre la lâcheté de son époux.
L’écriture n’est néanmoins pas si binaire et accorde différentes teintes à ses protagonistes. Comme dans les précédents longs métrages de Zhao, il y a un intéressant mélange de distance et de tendresse, de dureté et d’attachement. Hamnet évoque le lyrisme d’un Terrence Malick, à travers la connexion à la nature et l’envolée spirituelle, mais nous a également rappelé un film récent et plus confidentiel : La Dernière nuit de Lise Broholm de la Danoise Tea Lindeburg. C’est là aussi un film de maternité et de deuil, un récit intérieur et pourtant bouillonnant, une simple héroïne extraordinaire comme il n’en figure guère dans les pages des livres d’Histoire. Lindeburg tourne l’objectif de sa caméra vers une jeune fille à un moment où sa vie va basculer, dans un univers domestique et étriqué. Et pendant que le monde commence à regarder Shakespeare, et qu’il l’admire encore des siècles plus tard, Chloé Zhao se tourne vers Agnes.
Si Zhao change assez radicalement de décor après ses films d’Amérique à la fois éternelle et crépusculaire, il subsiste un lien émotionnel fort à la nature. Cette part féminine du monde, dans laquelle Agnes est blottie comme elle se love au creux des racines de grands arbres. Le bruit des feuillages redouble dans ce récit souvent sensoriel, transcendé par la photographie de Łukasz Żal (qu’on a vu à l’œuvre chez Paweł Pawlikowski ou sur La Zone d’intérêt). La vie peut se dérouler en secret, la mort est alors chose commune, et la caméra balaie le décor en un mouvement tranquille lorsque le malheur s’abat sur la famille. Hamnet réussit un émouvant contraste des échelles entre le quotidien humble et ses percées tragiques, entre la simplicité et le romanesque, entre le souffle du vent et la musique de Max Richter. Le film évoque son deuil à elle, viscéral, et la solitude des femmes. Mais aussi l’art comme un langage secret pour faire face au deuil autrement. Shakespeare revient certes sur le devant de la scène, mais on ne perd pas Agnes de vue.
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par Nicolas Bardot
