Critique : Springsteen – Deliver Me From Nowhere

La genèse de l’album “Nebraska” au début des années 80, période au cours de laquelle le jeune musicien, sur le point d’accéder à une notoriété mondiale, lutte pour concilier les pressions du succès et les fantômes de son passé. Enregistré sur un magnétophone quatre pistes dans la chambre même de Bruce Springsteen dans le New-Jersey, « Nebraska » est un disque acoustique incontournable aussi brut qu’habité, peuplé d’âmes perdues à la recherche d’une raison de croire.

Springsteen : Deliver Me From Nowhere
États-Unis, 2025
De Scott Cooper

Durée : 2h00

Sortie : 22/10/2025

Note :

CŒUR DE ROCKER

Le biopic musical n’a pas été inventé hier mais c’est un genre qui s’est montré particulièrement fécond ces dernières années. Son sujet est inévitablement identifié par un large public, sa formule est généralement confortable : chemin vers le succès parsemé d’embûches (et de tubes) pour Freddie Mercury, Elton John, Bob Marley, Amy Winehouse, Bob Dylan ou Whitney. Springsteen : Deliver Me From Nowhere semble à première vue obéir avec docilité au cahier des charges : une légende du rock est confrontée à ses démons, et est en route vers un triomphe extraordinaire.

Flashback en noir et blanc, relation père-fils traumatisante, Jeremy Strong jouant l’homme de l’ombre un an après avoir joué l’homme de l’ombre dans un autre biopic (The Apprentice) : le long métrage pourrait être figé dans ses figures convenues, mais il se distingue néanmoins par un savoir-faire plutôt habile. Scott Cooper, réalisateur et co-scénariste du film, avait été révélé il y a une quinzaine d’années avec le sensible Crazy Heart, portrait (fictif cette fois) d’un chanteur de country interprété avec brio par Jeff Bridges (lauréat d’un Oscar pour ce rôle). Bien plus qu’un biopic qui roulerait des mécaniques, Springsteen : Deliver Me From Nowhere est traversé par une mélancolie voisine pour faire le portrait nuancé de son héros-outsider.

Car avant d’être le boss, il y a un homme en lutte avec la dépression. Raconter l’homme blessé derrière la success story est également un cliché un peu attendu du biopic. Mais Springsteen évite assez finement l’artificialité en privilégiant le caractère relativement anti-spectaculaire de ce moment de vie (plus qu’un enchaînement de morceaux de bravoure), et embrasse la dimension sombre de son sujet, ce qui lui offre un relief dramatique inattendu. Recueil de Flannery O’Connor à la main, fasciné par La Balade sauvage qui passe à la télé, Bruce Springsteen est un antihéros de la contre-culture et dépeint comme tel.

Le long métrage de Scott Cooper s’attache à l’enregistrement hors normes de son album intimiste Nebraska. S’il comporte également des scènes de concerts enflammées, Springsteen : Deliver Me From Nowhere laisse une large part à l’introspection de l’artiste, et laisse aussi de la place au spectateur dans un genre qui habituellement n’aime pas les espaces vides. Le rôle principal est interprété par Jeremy Allen White dont la transformation physique est convaincante. Le long métrage est également rehaussé par l’élégance atmosphérique de sa photographie, notamment nocturne, signée Masanobu Takayanagi.

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par Nicolas Bardot

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