TIFF | Critique : ILOVERUSS

Figurant, Russell Kingston a passé des décennies à la périphérie d’Hollywood, entrant et sortant de rôles sans jamais se retrouver sous la lumière des projecteurs. Vagabond dans le monde du cinéma, il adopte les personnalités des personnages qu’il a joués, de ceux qu’il admire et de ceux qu’il invente lui-même. Pendant ce temps, Tova Mozard, alors jeune étudiante en cinéma, documente leurs rencontres, capturant leur passion commune pour la narration et la performance.

ILOVERUSS
Suède, 2025
De Tova Mozard

Durée : 1h30

Sortie : –

Note :

I’M NOT THERE

On a ou découvrir il y a deux ans à la Berlinale le magnifique court métrage Jill, Uncredited, montage vertigineux des présences à l’écran de la Britannique Jill Goldston, apparue près de 2000 fois à l’image mais toujours en tant que figurante. Il en résultait un trouble fascinant : qui est cette inconnue qui semble traverser le temps et l’Histoire du cinéma ? Est-ce un fantôme, est-ce une femme restée dans l’ombre des autres toute sa vie ? Pour son documentaire ILOVERUSS, la Suédoise Tova Mozard fait le portrait d’un « autre » Jill Goldston : Russ Kingston, figurant depuis toujours à Los Angeles. Ce n’est pas un montage de ses apparitions à l’écran, d’ailleurs les tournages n’occupent jamais l’image, comme s’il s’agissait de lieux abstraits. Mozard donne tout l’espace et toute la parole à quelqu’un qui, habituellement, ne fait que passer.

ILOVERUSS a été filmé sur une période de vingt ans mais il est de toute façon difficile de donner un âge au protagoniste. Russ a une allure juvénile avec son air de Kyle MacLachlan, semble s’habiller comme quand il était plus jeune, mais il est pourtant vieillissant. Portant son t-shirt The Thing, il vit toujours dans ce genre de petit appartement où les gens débutent leur carrière. L’appart est relativement vide, comme s’il n’y vivait pas, ou comme si c’était un décor de cinéma à investir. Russ parle avec enthousiasme et générosité, a plus vite fait dit-il de citer les acteurs avec qui il n’a pas bossé. Mais, à mesure que le film progresse, tandis qu’il chante The Great Pretender (« My need is such, I pretend too much / I’m lonely, but no one can tell »), les différentes couches de la vie du figurant se dévoilent.

Sans trémolos ou pathos, Tova Mozard filme l’émouvante solitude de Russ. L’usine à rêves est aussi un territoire spectral, que la Suédoise filme comme tel. Les rues sont fantômes et il n’y a personne nulle part tandis que le même coucher de soleil rose sur palmiers se répète inlassablement tous les soirs. Les néons des cinémas annoncent des films du passé : 2001, Virgin Suicides, Lost Highway ; ils semblent passer tout seul, on ne voit pas et on ne sait pas qui va les voir. Russ n’est pas un protagoniste parfait, il a ses curieuses habitudes de vieux et peut faire des remarques homophobes. Il parle et joue et peut disparaître, comme consumé par une industrie qui avale de nombreux Russ depuis toujours. Mozard filme cette rencontre étrange entre vivants et fantômes, effaçant peu à peu la frontière qui les sépare – de la même manière que le documentaire raconte le réel comme une fiction et l’imaginaire comme une expression du réel.

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par Nicolas Bardot

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